Le Coran, tu t'abreuveras !

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CHAPITRE IX

CARACTERISTIQUES PHENOMENALES DU « WAHY »


En temps que phénomène se déroulant dans le temps, le « Wahy » présente, indépendamment de sa nature propre et son véhicule psychologique, à travers le « moi » mohammadien, deux caractéristiques phénoménales qu'il nous semble intéressant de considérer :

a)     — Son intermittence.

b)     —  Son « unité » quantitative.

INTERMITTENCE

Le « Wahy » a embrassé dans son ensemble une période de vingt trois ans. Par conséquent, il ne constitue pas un phénomène instantané et fugitif. Les versets sont révélés par intermittence, et il y a une interruption plus ou moins longue entre deux révélations successives.

Cette interruption est parfois même trop longue au gré de Mohammed, notamment quand il doit prendre une décision qu'il croit devoir soumettre préalablement à l'homologation du ciel.

C'est le cas, en particulier, quand il fallut se décider à la « Hidjra » : les compagnons avaient déjà quitté la Mecque menaçante alors que le Prophète crut devoir — quant à lui-même — attendre un ordre formel révélé.

C'était aussi le cas quand il fallait, pour Mohammed, trancher une situation indécise alors que — sur les charbons ardents — il attend fébrilement l'inspiration décisive.

Mohammed avait connu de pareilles indécisions, notamment dans l'incident du « Ifk » qui ne fut tranché par le « Wahy » qu'après un mois d'attente impatiente.

Apparemment, c'était là une infirmité sur laquelle les railleurs ne manquèrent pas d'adresser leurs critiques blessantes au Prophète. Celui-ci eut à en souffrir, parfois d'une façon particulière.

Or, quelle que soit l'hypothèse faite sur la nature du Coran, celui-ci ne pouvait-il donc pas surgir d'un seul trait, d'un seul jet, du génie humain qui l'aurait engendré ?

Mais, avec notre recul dans le temps, nous pouvons mieux juger de l'importance capitale, pour le succès de la mission, de cette intermittence curieuse de la révélation.

Qu'aurait pu signifier, au triple point de vue historique, social et moral, un Coran qui aurait jailli comme un éclair fugitif dans les ténèbres de la « Djahilia » ? Qu'aurait-il pu signifier pour l'histoire même du Prophète, si celui-ci en avait reçu une révélation totale instantanée, s'il l'avait reçu comme un document, une sorte de simple lettre de crédit auprès des hommes ? Quelle espérance y aurait-il trouvée à la veille de Bedr, par exemple, si au lieu d'attendre l'ange du secours, il n'avait dû que répéter un texte déjà connu par cœur ?

C'est en examinant, de tous ces points de vue là, la question de l'intermittence qu'on se rend compte de sa valeur tout d'abord pédagogique.

C'est, en effet, toute une méthode, la seule méthode éducative possible, pour une période marquée pour la naissance d'une religion et l'aurore d'une civilisation. En effet, la révélation va guider pendant vingt trois années, et pas à pas, la marche du Prophète et de ses compagnons vers ce but lointain. Elle les enveloppe à chaque instant de la sollicitude divine particulière à cet instant-là : elle soutient leur effort gigantesque, soulève leur âme et leur volonté vers l'objectif d'une épopée unique dans l'histoire : elle souligne de la grâce d'un verset exprès, la mort d'un martyr ou celle d'un héros.

Qu'eût été le Coran, pour la nature humaine qu'il est venu pétrir à cette époque, s'il avait devancé les épreuves de « Honaïn » ou de « Ohod » ?

Qu'eut-il été s'il n'avait pas apporté à chaque douleur sa consolation immédiate, à chaque sacrifice, sa récompense, à chaque défaite, son espoir, à chaque victoire, sa leçon d'humilité, à chaque écueil, l'indication de l'effort nécessaire, à chaque danger moral ou matériel, l'encouragement nécessaire pour l'affronter ?

C'est au fur et à mesure du déroulement de l'épopée de l'Islam sur les chemins de sable du « Hidjaz » ou du « Nejd » que la révélation apportera la leçon nécessaire de persévérance, de patience, de courage et de désintéressement aux héros épiques de cette légende prodigieuse. Son enseignement aurait-il pu trouver le chemin de leur cœur et de leur conscience s'il ne s'était illustré, au fur et à mesure, des exemples de la vie même ? Si le Coran avait été révélé d'un seul trait, il serait vite devenu un « Verbe » inerte, une pensée morte, un simple document religieux et non la source vivifiante d'une civilisation qui nait. Son dynamisme historique, social et moral, n'a qu'un secret : l'intermittence.

C'est d'ailleurs le Coran lui-même qui fait ressortir ce caractère confidentiel, en s'adressant à Mohammed par cette révélation : « Nous te le révélons ainsi afin de raffermir ton « cœur >» Cor. XXV, 32.

Par conséquent, l'intermittence que nous considérons ici et qui pouvait paraître à l'époque djahilienne, comme une singulière infirmité nous apparaît, au contraire, avec notre recul, comme la condition essentielle nécessaire à la réalisation de la mission mohammadienne.

On ne peut s'empêcher de trouver dans cette méthode pédagogique qui a défié les railleries et dérouté la superficielle critique, encore la marque de l'intelligence supérieure qui dicta le « Verbe » par intermittence.

UNITE QUANTITATIVE

Comme phénomène intermittent, la révélation est donc essentiellement discontinue, comme une série numérique. Ce caractère suggère naturellement l'idée d'une unité quantitative : chaque révélation particulière apportant une nouvelle « unité » à la série coranique.

Cependant, cette unité n'est pas constante comme une simple raison arithmétique. On est tenté de dire qu'elle a un module variable : l'amplitude d'une révélation. Cette amplitude varie entre un minimum, le verset, et un maximum, la sourate.

Or, l'examen de cette unité permet quelques observations intéressantes sur le rapport entre le « moi » mohammadien et le phénomène coranique. Elle coïncide, en effet, dans le temps avec l'état particulier que nous avons nommé « l'état de réceptivité » chez Mohammed. Nous avons vu notamment que la volonté de celui-ci se trouvait momentanément abolie puisqu'il était incapable, dans ces moments, de se couvrir lui-même la face congestionnée et ruisselante de sueur.

C'est, donc, dans un « moi » subitement et momentanément atrophié que va se manifester l'unité de la révélation. C'est dans ce « moi » presque à l'état inconscient que le « Wahy » va imprimer soudainement la période brève d'une révélation.

C'est là, quantitativement, l'unité du phénomène coranique qui est à envisager par rapport à ce « moi » momentanément atrophié et qui en est le support. Cette unité correspond nécessairement au moins à une idée, et parfois à une série d'idées exprimées dan un ordre dialectique que nous pouvons constater dans tel verset du Coran. Or, la considération de l'idée en elle-même et de son ordre dans la chaîne dont elle fait partie, révèle une faculté créatrice et ordonnatrice qui est irréductible au « moi » mohammadien, dans les conditions psychologiques spéciales de son état de réceptivité et même dans les conditions ordinaires de son état normal, à condition toutefois d'admettre les conclusions du premier critère.

En effet, quoi dire d'une pensée chez un homme qui ne l'a pas pensée et qui ne peut la penser dans l'état particulier où il se trouve ? Quoi dire de l'ordre discursif des idées exprimées par cette pensée, quand cet ordre n'est pas fondé sur une volonté et une réflexion ordonnatrices ?

Evidemment, cela est inconcevable à priori.

D'ailleurs, à supposer même que la réflexion pût être inconsciente et involontaire chez un sujet, Mohammed n'avait pas toutefois le temps matériel de concevoir et d'ordonner ses idées dans le laps fulgurant d'une révélation.

Nous verrons d'ailleurs que, parfois, ces idées expriment des notions parfaitement impensables, à l'époque mohammadienne, et qui ne sont par conséquent réductibles à aucune conception humaine. Nous en signalerons des exemples, plus loin, au chapitre des « Notions coraniques remarquables ».

Pour l'instant, c'est le temps seul qui constitue notre critère pour juger du rapport d'une révélation avec le « moi » mohammadien.

Nous ne sommes pas, malheureusement, assurés que les exemples ici examinés représentent bien une révélation ou bien une partie seulement. Toutefois, on peut se tirer de difficulté en prenant pour unité de la révélation, le nombre de verset successifs ayant trait au développement d'une même idée. Ce nombre peut se réduire, dans le cas minimum, à un seul verset, et dans le cas maximum, à une sourate.

EXEMPLE D'UNITE D'ORDRE JURIDIQUE

La sourate « Les Femmes » nous fournit un exemple d'ordre juridique relatif à la loi matrimoniale. La notion juridique considérée se développe dans les versets — 22... 25 — qui font partie très probablement d'une même révélation. Mais, pour plus de rigueur, nous ne voulons en considérer ici que le seul verset (23) : « II ne vous est pas permis d'épouser vos mères, « vos filles et vos sœurs, vos tantes paternelles ou maternelles, « vos nièces — filles de votre frère et filles de votre sœur — vos « nourrices qui vous ont allaités et vos sœurs de lait, vos « belles-mères, les filles de vos femmes dont vous avez la garde, « à moins que vous n'ayez pas consommé le mariage avec leurs « mères. Vous n'épouserez pas vos belles-filles — épouses de « vos fils — ni deux sœurs simultanément. Exception faite pour « le passé. Dieu est indulgent et miséricordieux ». Cor. IV - V. 23.

Voilà un texte fondamental fixant d'un seul souffle la loi matrimoniale avec tous les détails et circonstances juridiques nécessaires. Il constitue en quelque sorte un tableau des cas illicites, comportant deux notions essentielles : la conception et l'énumération complètes desdits cas, et leur classification dans un ordre logique. Or, cette énumération de treize cas et leur classification évidente, impliquent des conditions psychologiques et temporelles incompatibles avec les caractéristiques de la révélation.

En effet, Mohammed n'a pas pensé les cas en question et, encore moins, ne les a-t-il pas ordonnés.

Or, l'examen du texte montre le classement des « cas illicites » par degré de consanguinité et gradation descendante : la mère, la fille, la sœur, la nièce par le frère, la nièce par la sœur — parenté directe — et la nourrice et la sœur de lait — parenté nourricière. On ne doit pas épouser davantage la mère, la fille, la sœur de sa femme : le degré de consanguinité étant ici marqué par rapport à cette dernière.

On peut également constater dans ce classement la prééminence du lien masculin sur le lien féminin : la nièce par le frère vient avant la nièce par la sœur et la consanguinité par rapport à l'époux. Comme il n'est pas question que le Prophète est prémédité « les cas illicites » et qu'il ne saurait davantage les avoir médités et ordonnés, durant l'éclair d'une révélation — chose d'ailleurs incompatible avec les conditions de son état de réceptivité et avec les conclusions du premier critère — le cas demeurerait en suspens s'il lui fallait une interprétation qui demeurât dans le cadre des idées cartésiennes.

Ici, comme ailleurs, on est obligé de chercher hors de ce cadre-là l'explication du phénomène.

EXEMPLE D'UNITE D'ORDRE HISTORIQUE

Cet exemple nous est fourni par la sourate LXIII, V, (1, 2, 3, 4).

(1)   « Lorsque les Hypocrites sont en ta présence,

(2)« Ils disent :  « Nous témoignons que tu es l'envoyé de Dieu.

(3)   « Dieu sait que tu es son envoyé.

(4)   « Dieu témoigne que les Hypocrites mentent. »

Voilà le texte à considérer et dont nous avons, à dessein, numéroté les quatre parties afin d'y marquer l'ordre des propositions.

La nature historique du verset apparaît dans la première proposition qui nous signale un incident ordinaire : la présence des Hypocrites auprès du Prophète. Et cette proposition est bien à sa place capitale, puisque le but immédiat de ce verset étant   de   nous   signaler   la   perfidie   et   le   mensonge   des Hypocrites, il devait tout d'abord nous signaler le cadre de l'incident : les Hypocrites en présence du Prophète.

Les idées suivantes devraient suivre, surtout dans un discours oral comme l'est le Coran, un ordre naturel procèdent par degré d'importance : de l'idée principale à l'idée subordonnée.

Or, l'idée principale est ici de dénoncer la perfidie des Hypocrites et de leur donner le démenti. Par conséquent, en appliquant cette remarque à l'ordre des idées du verset, on devrait les classer comme il suit :

(1)   « Lorsque le Hypocrites sont en ta présence,

(2)   « Ils disent : « Nous témoignons que tu es l'envoyé de Dieu ». (4) « Dieu témoigne que les hypocrites mentent

(3)  « Et Dieu sait que tu es son envoyé ».

Sous cette forme, le verset est rigoureusement complet et satisfait encore à la syntaxe arabe, sauf que l'ordre des propositions (3) et  (4) est  interverti,   pour rétablir leur ordre naturel.

Cependant, on voudra bien remarquer que dans cet ordre nouveau, le verset eut fourni à une critique interne, un grave argument contre la valeur surnaturelle de la révélation puisque toute la signification de l'idée subordonnée (4) eut porté comme un démenti, non pas la perfidie des hypocrites, mais à leur affirmation concernant de Mohammed.

Il y a donc dans l'ordre coranique des idées exprimées une subtilité déconcertante, puisque la proposition subordonnée accessoire (3) prend d'abord acte de validité de la mission de Mohammed — telle que l'affirment les Hypocrites — avant de dénoncer le mensonge de ces derniers par la proposition subordonnée principale (4).

Cet ordre subtil — marque d'une réflexion avertie et d'une attention en éveil — est incompatible, faut-il le répéter, avec les conditions psychologiques et temporelles dans lesquelles fuse comme un éclair page 103??? L’unité quantitative du Coran. Il est aussi incompatible avec l'improvisation et la spontanéité d'un style oratoire comme celui du Coran. En effet, faut-il le rappeler encore, le discours coranique est, du point de vue externe, un exposé oral dans lequel la pensée n'a pas le temps matériel de rechercher la subtilité dialectique comme un style écrit.

On n'a pas le temps, quand on parle, de « tourner sept fois sa langue dans sa bouche » et le style oratoire est communément le lieu des lapsus-linguae, bien plus que le style écrit n'est le lieu des lapsus-calami : car on a toujours le temps de tremper sept fois sa plume dans l'encrier.

Ainsi, la considération de l'unité quantitative, cet éclair d'une révélation, met en évidence dans les versets du Coran, page 104 Jes indices d'un ordre, d'une réflexion, d'une volonté qu'on est impuissant à expliquer par les seules données historiques et psychologiques établies en ce qui concerne le « moi » mohammadien.

ASPECT LITTERAIRE DU CORAN

L'aspect littéraire du message qui avait constitué aux yeux des exégètes traditionnalistes le principal sujet d'étude, perd, de plus en plus, de son importance à notre époque, plus scientifique que littéraire.

En effet, la possession imparfaite du génie de la langue précoranique, ne nous permet pas de juger pertinemment de la transcendance du style dans le Coran. Cependant, un verset qui mérite notre attention apporte sur ce point un renseignement historique des plus importants.

Précisément, le Coran prétend explicitement à cette transcendance par laquelle il entend subjuguer le génie littéraire de son époque. Il lance aux contemporains, ce défi stupéfiant ;

« Apportez une seule sourate semblable et demandez, pour cela, l'appui de tous ceux que vous pouvez invoquer en dehors de Dieu, si vous êtes sincères ». (Cor. X, 38).

Or, l'histoire n'a pas mentionné que ce défi ait jamais été relevé. On peut en conclure qu'il était demeuré sans réplique et en déduire que le « miracle » littéraire avait effectivement subjugué le génie de l'époque.

Mais nous avons, en ce qui nous concerne, d'autres ressources pour porter un jugement, même sur cet aspect particulier de la question.

L'âme bédouine est essentiellement mélomane : ses aspirations, ses mouvements, ses élans, se traduisent dans une expression musicale rythmée : le vers arabe dont le mètre sera le pas précipité ou long du chameau.  La prosodie arabe est elle-même   d'essence   bédouine   et   le   génie   littéraire   arabe trouvera naturellement son expression dans la poésie.

Cette langue mélodieuse, à travers laquelle fusent les hennissements des coursiers, se répercute le cliquetis des armes « en acier hindou », et où tonne, ici et là, le cri de guerre des « Fityan » (Chevaliers), exprimera surtout l'exaltation épique d'un Antar ou l'ivresse lyrique d'un Imrou — El Kais. Comme nous le verrons plus loin, sa métaphore emprunte ses éléments à un ciel sans nuages et à un désert sans bornes, que traverse le vol précipité d'un « Kata » ou l'élan gracieux d'une gazelle.

Elle n'exprime aucune hantise mystique ou métaphysique. Elle ignore les subtilités de la dialectique et les abstractions de la pensée philosophique, scientifique ou religieuse.

Sa terminologie est celle qui correspond aux besoins simples de la vie extérieure et intérieure d'un Bédouin, non pas d'un sédentaire.

Tels sont les caractères généraux de cette langue djahilienne, idolâtre, nomade et continentale, que le Coran va plier néanmoins à son génie propre pour exprimer une pensée universelle. Et d'abord, il adoptera pour expression de cette pensée une forme nouvelle : la phrase.

Le verset coranique va reléguer le vers bédouin ; mais le rythme va y subsister quand même : II s'est libéré seulement du mètre, il s'est amplifié...

Des témoignages de l'époque, que la tradition a consignés, nous fournissent d'amples renseignements sur le charme irrésistible que les versets exerçaient sur les âmes bédouines.

Omar lui-même se convertira sous l'effet de ce charme tandis que Walid Ben Mugheira, qui incarnait l'éloquence et l'orgueil littéraire de son époque, exprimait ainsi son opinion sur « le sortilège du Coran » : « Ce que j'en pense ? disait-il à Abou Djehl qui l'interrogeait, par Dieu, je pense que rien ne lui ressemble... Il est quelque chose de trop élevé pour être atteint ».

Naturellement, cette langue arabe qui n'avait exprimé jusque-là que le génie des primitifs du désert, doit notablement s'enrichir pour répondre aux exigences d'un esprit placé désormais — et d'un seul coup — devant les problèmes métaphysique, juridique, social et même scientifique.

Or,   un   tel   phénomène   philosophique   est   unique   dans l'histoire des langues : il n'y a pas eu pour la langue une évolution progressive, mais quelque chose comme une explosion révolutionnaire aussi soudaine que l'était le phénomène coranique.

La langue arabe est passée d'un seul bond du stade dialectal primitif à celui d'une langue techniquement organisée pour véhiculer la pensée d'une nouvelle culture et d'une nouvelle civilisation.

Certains exégétes pensent que le Coran ne s'est jamais servi de termes étrangers à la langue du Hidjaz.

Pourtant, il me semble évident qu'il y a eu des néologismes coraniques : notamment des termes araméens pour désigner des concepts nouveaux spécifiquement monothéistes comme celui de « Malakut » ou des noms propres comme « Jalut, Harut et Marut ».

Sous le rapport linguistique, le Coran semble bien avoir apporté sa terminologie propre et l'avoir créée d'une manière instantanée et originale. Ce phénomène a créé, au point de vue littéraire comme au point de vue philologique, une nette démarcation entre la langue djahilienne et la langue arabo-islamique. Cette conclusion ne peut-être infirmée par l'hypo­thèse gratuite de l'éminent orientaliste Margoliouth, car le débat a été clos en Egypte par les doctes travaux de l'école des Rafi'i et l'hypothèse du savant anglais n'a plus cours que dans certaines études tendancieuses. On peut d'ailleurs se représenter comment et pourquoi on aurait spontanément inventé un genre littéraire aussi puissant que la poésie djahilienne en créant même les mythes de ses auteurs.

Cela ne peut pas s'expliquer.

Quoi qu'il en soit, la question philologique que pose le Coran mériterait à elle seule une étude sérieuse embrassant tous ses néologismes et tous ses technologismes dans le domaine eschatologique notamment. Il y aurait là, pour l'exégèse, un domaine qui ne serait pas le moindre où l'on puisse constater l'ampleur du phénomène coranique.

En effet, pour introduire dans la langue arabe sa pensée religieuse et ses concepts monothéistes, le Coran a dû fatalement déborder le cadre classique de la littérature' djahilienne.

En fait, il a réalisé dans la littérature arabe un véritable bouleversement en changeant l'instrument technique de son expression  : d'une part, il a remplacé le vers métrique par la période rythmée et, d'autre part, il a apporté une pensée neuve avec l'introduction de concepts et de thèmes nouveaux, pour raccorder la culture djahilienne au courant monothéiste. Mais les notions de ce courant ne sont pas simplement traduites par le Coran. Elles sont assimilées et adaptées par lui à la culture arabe.

C'est le cas, par exemple, du concept évangélique « Royaume de Dieu » qui ne trouve pas seulement admis comme tel : auparavant il est adapté par le Coran sous une forme particulière qui lui donne son originalité islamique. Le mot « Royaume » équivalent de l'arabe « Moulk », est assimilé par le Coran sous le vocable « Ayyam » (jours). Par cette adaptation, le Coran évite opportunément la confusion qui serait née de l'équivalence entre les termes « Royaume = Domaine = Moulk » ou création qui aurait changé notablement l'esprit du concept évangélique. Le Coran l'a rendu heureusement, par l'expression originale, «Ayyam El-Lahi », que n'aurait pas trouvé le plus habile traducteur.

On peut faire les mêmes remarques en ce qui concerne tous les autres concepts bibliques que le Coran a transposés en langue arabe, tel celui d'Esprit Saint assimilé également et rendu par l'expression heureuse : « Rouh-EI-Koudouci. » Cor. XVI, 102.

Toute la terminologie du monothéisme que le Coran a ainsi introduite, a subi auparavant une adaptation originale, comme il en a été du nom propre « Putiphar », ce personnage biblique que la version coranique nomme « El-Aziz » dans le récit de Joseph.

On pourrait se demander s'il y a une correspondance sémantique entre le nom biblique et le terme coranique. Or, l'exégèse hébraïque semble assigner au mot Putiphar, une étymologie égyptienne à partir de la racine Puti = favori, et la racine Phare = conseiller. D'après la leçon de l'abbé Vigouroux (L'abbé Vigouroux : « La Bible et les Documents scientifiques ».), le mot égyptien serait un composé ayant pour sens « favori du dieu soleil ».

Dans un cas comme dans d'autre, l'adaptation coranique étymologique, bien qu'elle en ait éliminé le terme complémentaire — génitif ou qualificatif — comme pour l'assimiler sous une forme plus  conforme à  l'esprit  monothéiste islamique : Aziz = favori (1 page 108)

Cette adaptation qui entre autre, a évité la difficulté de rendre phonétiquement l'initiale « P » du nom biblique, a apparemment résolu un problème philologique d'un « ignorant » de l'egyptologie n'aurait su résoudre même s'il s'y était appliqué consciemment.

CONTENU DU MESSAGE

L'ampleur du thème coranique et sa variété sont uniques. Selon la lettre même du Coran : « Rien n'y est omis ».

Il relate depuis « L'atome d'existence scellé au sein d'une pierre gisant au fond des mers » jusqu'à l'astre qui bondit « sur son orbite vers son but assigné ».

Il scrute les moindres recoins obscurs du cœur humain, plonge dans l'âme du croyant et du mécréant un regard qui saisit les plus imperceptibles mouvements de cette âme. Il se tourne vers le passé lointain de l'humanité et vers son avenir pour lui enseigner les devoirs du présent.

Il brosse un tableau saisissant du drame perpétuel des civilisations sur lequel il nous invite à nous pencher nous-mêmes pour nous « préserver de l'erreur ».

Son enseignement moral est une conclusion d'un examen psychologique approfondi de la nature humaine dont il nous signale les faiblesses qu'il stigmatise, les vertus qu'il nous invite à admirer à travers la vie des prophètes : ces héros et ces martyrs de l'épopée céleste.

Sur ces données, il encourage le repentir sincère du croyant par la promesse du pardon, base de la morale rénumératrice des religions révélées.

Devant un tel gigantesque panorama, un philosophe comme Thomas Carlyle ne peut pas contenir son émotion et un cri d'admiration   part   du   fond   de   son   être   :   « c'est   un   écho, s'écrie-t-il   en   parlant  du  Coran,   jailli   du  cœur  même  de   la nature » (1 Thomas Carlyle : « Le Livre des Héros ».).

Dans ce cri du philosophe, il y a plus que la sèche pensée de l'historien, quelque chose comme la confession spontanée d'une haute conscience humaine saisie de vertige devant la grandeur du phénomène coranique.

L'esprit humain demeure en effet confondu devant l'étendue et la profondeur du Coran : monument solitaire, avec une architecture et des proportions qui défient la puissance créatrice de l'homme.

Le génie humain porte nécessairement la marque de la terre où tout est soumis à la loi de l'espace et du temps. Or, le Coran déborde constamment le domaine de cette loi et par cela même, il ne saurait être conçu dans les dimensions étroites du génie humain. Après une attentive lecture du Coran, quand on a pris conscience de l'ampleur de son thème, on ne peut plus concevoir le « moi » mohammadien qu'en simple intermédiaire d'une intelligence métaphysique absolue.

D'ailleurs, ce « moi » y occupe vraiment   peu de place !

Le Coran parle rarement de l'Histoire humaine de Moham­med : les plus grandes douleurs de celui-ci comme ses plus grandes joies terrestres n'y sont pas évoquées. On conçoit cependant l'événement tragique qu'à dû être pour lui, au début de sa carrière prophétique, la perte de son oncle et celle de son épouse. On peut imaginer la résonnance particulière d'un pareil événement dans la vie d'un homme qui, jusqu'à ses derniers instants, pleurait Khadidja ou Abou Taleb quand leurs noms étaient évoqués devant lui.

Cependant on ne trouve nul écho de leur mort dans le Coran : même pas le nom de la tendre épouse qui avait reçu dans les langes que formaient ses nattes déliées, l'éclosion de l'Islam naissant.

Ce point nous semble essentiel pour étude psychanalytique du thème coranique qui a depuis longtemps fixé l'attention des orientalistes à des titres et pour des mobiles très divers.

Il est un aspect particulier du Coran qui a fourni une abondante matière au débat de ces savants ; et cet aspect-là mériterait d'être examiné ici sommairement pour fixer l'attention du lecteur. Il s'agit des similitudes frappantes qu'on n'a pas manqué de remarquer entre la Bible et le Coran.

RAPPORT CORAN-BIBLE

Dans le débat sur ce rapport, on n'a pas su ou voulu tenir compte de toutes les données du problème, ni de ses autres aspects. Or, outre que la similitude considérée n'est pas le trait unique, ni le plus essentiel dans le Coran, celui-ci se réclame hautement de la lignée biblique. Il revendique constamment sa place dans le cycle monothéiste et, par cela même, il affirme solennellement les similitudes qu'il peut avoir avec le « Pentateuque » et l'Evangile.

Il se réclame expressément de cette parenté et la rappelle au besoin à l'attention du Prophète lui-même.

Voici, entre autres, un verset qui accuse particulièrement cette parenté : « Ce Coran ne saurait être attribué à quelqu'un d'autre que Dieu. Mais il est la confirmation de la vérité des Ecritures antérieures, l'explication du Livre, sans nul doute, il provient du Seigneur des Mondes ». Cor. X, 38.

Toutefois cette parenté laisse bien au Coran son caractère propre : sur beaucoup de points, il semble compléter ou même corriger la donnée biblique.

Tout en affichant ostensiblement ses similitudes et sa parenté avec les écritures antérieures, le Coran n'en conserve pas moins sa physionomie propre dans chaque chapitre de la pensée monothéiste.

METAPHYSIQUE

Au point de vue métaphysique, la pensée monothéiste tend essentiellement à affirmer l'unité de Dieu. Il est la cause unique qui intervient dans la Genèse et dans l'évolution des phénomènes qu'il régit grâce aux attributs de sa toute puissance : Eternité, volonté, science, etc..

Cependant, l'Islam va dégager son propre système métaphysique d'une manière plus rationnelle, surtout plus rigoureuse et dans un sens plus spiritualiste. En effet, les Ecritures hébraïques révèlent un certain anthropomorphisme probablement survenu d'une manière accidentelle à la suite du « syncrétisme signalé au chapitre du « Mouvement Prophétique ».

Cet anthropomorphisme apparaît nettement dans le rêve de Jacob, relaté dans la Genèse : « ...Puis, l'Eternel apparaissait au sommet (de l'échelle) et disait : « Je suis l'Eternel, le Dieu d'Abraham » Gen. XXVIII : 12, 13.- (Le Pentateuque : Trad. du Grand Rabbin L. Wogue, Paris 1933.)

D'autre part, l'enseignement rabbinique avait fondé sur la Promesse faite à Abraham et sur le privilège de l'élection de Jacob tout un système religieux nationaliste : Dieu y était, à quelque chose près, une divinité nationale. Si bien, d'ailleurs, que l'essence du mouvement prophétique depuis Amos jusqu'au Second Esaïe, sera précisément une réaction violente contre cet esprit particulariste : tous les prophètes comme Jérémie qui appartiennent à ce mouvement réformiste feront des efforts afin de rétablir Dieu dans ses droits universels.

Par ailleurs, de son côté, la pensée chrétienne fait apparaître une entité humaine dans les hypostases divines : un dogme se trouve posé, celui « du Dieu vivant fait homme ».

Née de ce dogme, l'exégèse chrétienne, empruntant à la culture musulmane la dialectique aristotélicienne, créera tout un système théologique trinitaire, fondé sur le mystère de la Trinité.

Or, la thèse coranique a tiré, d'un seul coup, l'ultime conclusion de la pensée monothéiste : Dieu est UN indivisible et universel. Elle dégage ainsi Dieu — et d'une manière décisive — du particularisme judaïque et du pluralisme chrétien.

Dans une sourate de quatre versets, le dogme essentiel de l'Islam unitaire est posé sans ambigüité :

« Dis : « Dieu est UN. C'est le Dieu à qui tendent tous les êtres. Il n'a point été enfanté et n'a point engendré d'enfants : il n'a point de semblables ». Cor. CXII.

Dans ces versets, ce qui constitue le trait propre de la pensée coranique apparaît nettement : la pluralité et l'anthropomorphisme sont irrévocablement condamnés. Quant à l'affinité monothéiste, elle est dans l'esprit sinon dans la lettre de ces versets.

De toute façon, la base doctrinale est ainsi clairement posée pour les études théologiques qui vont éclore et se développer dans l'Islam pour passer de là au christianisme avec Saint Thomas d'Aquin, et au Judaïsme avec Maïmonide.

Toute une philosophie religieuse d'essence coranique va pénétrer la culture monothéiste, et on ne sait pas jusqu'à quel point tous les remous ultérieurs de la pensée chrétienne, depuis le mouvement albigeois jusqu'à celui de la Réforme, ne sont pas imputables comme conséquence plus ou moins directe, à la conception métaphysique du Coran.

Aussi est-ce nier l'évidence qu'ignorer le trait original de cette conception et sa portée sur l'évolution du problème religieux dans le monde judéo-chrétien. C'est aussi nier l'évidence de toute la somme théologique issue de l'Islam, de dire avec le « R.P.G. Théry : « Le Prophète a formellement interdit tout usage de la raison discursive dans le problème religieux... l'existence de Dieu ne se prouve pas... L'Idjtihad... ou la poussée de l'esprit — ne rentre pas dans les directives originelles du Coran ». (1 « Entretien   sur  la   philosophie  musulmane et  la   culture   française »   par R.P.G. Théry, professeur à l'Institut catholique de Paris. Page 25)

Dire cela, c'est raisonner sur des données chrétiennes et conclure sur un problème musulman. Malheureusement, c'est bien là souvent, l'habitude, dans certaines études où l'auteur comme l'éminent professeur Guignebert, après avoir examiné les éléments marquant « l'évolution du dogme » judéo-chrétien, conclue de la manière la plus inattendue à l'évolution du dogme musulman (2 Guignebert : « L’évolution du dogme »).

ESCHATOLOGIE

La survie de l'âme, cette notion essentielle de la culture monothéiste, entraine des conséquences logiques : fin du monde, jugement dernier, paradis, enfer.

Il y a là tout un domaine sur lequel les écritures hébraïques, soucieuses de l'organisation terrestre du premier milieu monothéiste, n'ont jeté qu'une faible lueur.

L'Evangile l'éclairé davantage, en insistant particulièrement sur le « Royaume de Dieu » : enseignement qui s'adresse à un milieu monothéiste déjà évolué.

Le Coran va donner à ce domaine de l'eschatologie un relief saisissant. Le drame de la survie est raconté avec une telle émotion, un tel accent pathétique, dans un style si éloquent, émaillé de visions si impressionnantes, qu'il n'est pas possible, même de nos jours, de rester indifférent devant son fantastique déroulement. Les scènes eschatologiques y sont d'une réalité saisissante. Les personnages parlent et agissent : anges et Satans, élus et damnés, sont d'un réalisme qui n'omet pas même le détail psychologique, ni aucune parole propre à marquer la grandeur de l'Heure solennelle.

Le temps lui-même est amplifié : le jugement est rendu « en un jour équivalent à cinquante mille années » terrestres. Et pour marquer le dénouement pathétique de ce drame dantesque, « un rempart surgit : d'une part, la félicité, et, de l'autre, le tourment ».

C'est là le séjour éternel des bienheureux et des damnés.

Aucun panorama n'est pareillement animé et plus coloré que celui qui se déroule ainsi dans de nombreuses sourates du Coran.

C'est à ce panorama que, six siècles plus tard, le génie de Dante empruntera les tableaux fantastiques de sa « Divine Comédie », à travers la « Rissalat El-Ghoufran » de Maàrri (1 Asin  Palacios : « La  Escatologia  musulmans»  en   la  « Divina   Comédia » cité par R.P.G. Théry).

COSMOLOGIE

Dans le livre de la Genèse, nous assistons à un mode impératif de création :

« Dieu dit : « Que la Lumière soit » et la Lumière fut ». Gen : 1  : 3.

Ce mode nous est rappelé d'une manière saisissante par le « Koun Fa Yakounou » du Coran. Voilà une similitude frappante.

Mais le Coran signale constamment à notre attention le processus de ce « Takwine » impératif :

D'abord l'unité de la matière primordiale : « certes le ciel et la terre formaient un tout que Nous (Dieu) avons scindé ». Cor. XXI - V. 30.

Puis l'état initial de cette matière : « Dieu étendit son empire sur le ciel qui était en état de fumée... Cor. XLI, 10.

Puis Dieu assigné « à chaque astre » son orbite et son but, répartissant ainsi la matière dans l'espace et créant, par la même, toutes les lois qui régiront le phénomène physique.

Puis le phénomène biologique : « Nous avons créé de l'eau, « toute chose vivante  » Cor. XXI. - V. 30.

Beaucoup d'autres traits achèvent ce tableau schématique de la cosmogonie coranique.

Quoi qu'il en soit, l'acte créateur initial est un acte verbal, et ce mode de création a de quoi choquer des idées reposant sur le postulat de Lavoisier : « Rien ne se crée, rien ne se perd... ».

Cela signifie qu'on ne peut rien créer à partir de rien. Cependant, il faut bien considérer que du point de vue purement logique, il n'y a aucune incompatibilité irréductible entre la raison et le principe créateur du « Koun Fa Yakounou ».

Certes, aucun mortel ne pourrait en donner une preuve expérimentale : pour la religion néanmoins, Dieu seul détient le secret du « Takwine » par le « Koun ».

Mais à priori, y a-t-il dans ce concept, quelque chose d'irrémédiablement opposé à la conception scientifique ?

Qu'on veuille bien considérer à quoi se résout, en dernière analyse, la matière : substance et support de tout ce qui est;

Les physiciens répondent : à une forme de l'énergie.

Mais le Verbe lui-même, ne peut-il pas être interprété comme une forme de l'énergie, l'énergie par excellence, puisqu'elle est créatrice ?

N'a-t-on pas le droit de regarder la matière dans son ensemble, comme une simple transformation d'un « Koun générateur

MORALE

La morale religieuse, pour autant qu'il n'y ait pas là un non-sens, fonde les actions de l'homme sur l'intérêt personnel immédiat. On en a fait la base du système laïque.

Certes, l'intérêt personnel compte encore dans la morale monothéiste : mais il y est plus altruiste. En fait, il s'agit plutôt d'un mérite de l'individu plutôt que de son bénéfice.

En vue de ce mérite, le Pentateuque formule la première charte morale de l'humanité dans ses dix commandements, et l'Evangile donne ses directives dans les « Sermon de la Montagne ».

Ici et là, il s'agit d'une morale surtout négative prêchant l'abstention à faire le mal, dans un cas, et à ne pas réagir contre le mal, dans l'autre.

Le Coran va précisément apporter, pour compléter la morale monothéiste, un principe positif essentiel : il faut combattre le mal. Il dit à ceux qui pratiquent sa morale : «Vous êtes le meilleur peuple : Celui qui ordonne le bien et réprime le mal ».

A un autre point de vue, le Coran rajuste encore la notion de rémunération qui est la base de la morale monothéiste. D'après le professeur A. Lods, il faut attendre Ezéchiel pour voir se dégager dans le Judaïsme, la valeur religieuse de l'individu. Jusque là, le devoir, avec ses conséquences morales, incombe surtout à la nation qui attend sa rémunération dans le triomphe temporel du « Jour de Yahvé ».

L'Evangile, au contraire, fixera toute la rémunération dans le « Royaume de Dieu », en sorte que la morale devient eschatologique et, par voie de conséquence, intégralement individualiste.

Il semble cependant que l'enseignement du Coran s'édifie à la fois sur la valeur morale de l'individu et sur la destinée terrestre du groupe.

Pour l'individu, le mérite est rémunéré au jour du jugement dernier en vue duquel le Coran dégage nettement la valeur religieuse de l'individu, dans le verset suivant : « Laisse-moi (seul) avec celui que j'ai créé seul ». Cor. LXXIV - V. II.

Pour le groupe, la rémunération est immédiate : elle intéresse son histoire ici-bas.  Le Coran nous invite d'ailleurs fréquemment à considérer cette rémunération terrestre dans les vestiges des nations et de leurs civilisations détruites :

« Partez, dit-il, par le monde pour considérer les vestiges de ceux qui ont nié (nos ordres) ». Cor. VI - V. II.

Et le Coran apostrophe les nations dans cet autre verset : « Que ne voient-ils combien de peuples nous avons détruit avant eux et qui étaient cependant bien plus puissants ? » Cor. VI - V. 6.

SOCIOLOGIE

La loi mosaïque a pour but essentiel de poser les principes d'une société monothéiste naissante et de raffermir les liens entre ses individus perdus dans la masse des peuples paganistes. Par conséquent, les problèmes sociologiques y sont surtout envisagés d'un point de vue israélite intérieur.

La loi d'Amour de l'Evangile ouvrira un peu plus le cercle de la charité chrétienne aux Gentils.

Le Coran posera textuellement le problème sous l'angle humain le plus général : « Quiconque aura attenté à une vie sera (jugé) comme s'il avait tué l'humanité entière » et « quiconque aura sauvé une vie, sera (jugé) comme s'il avait sauvé l'humanité entière ». Cor. V., 34.

Une des conséquences les plus remarquables de ce principe général sera de poser, pour la première fois dans l'histoire humaine, le problème de l'esclavage. L'émancipation de l'esclave était une étape nécessaire vers l'abolition de l'esclavage, qui fut une base essentielle de l'activité dans les sociétés antiques.

Or, le Coran fait de l'émancipation de l'esclave un précepte moral général et, dans le cas du péché véniel, elle devient la condition légale de la « Taouba » : le pardon.

Là aussi, on constate la similitude du Coran avec les écritures antérieures, mais on constate aussi le trait particulier de sa physionomie propre.

CHRONOLOGIE DU MONOTHEISME

La religion d'Abraham a son histoire qui embrasse les faits et gestes des prophètes. C'est peut-être là le chapitre où l'on trouve les similitudes les plus frappantes du Coran avec les écritures judéo-chrétiennes : les biographies se succèdent depuis Abraham jusqu'à Zaccharie, Jean-Baptiste, Marie et Jésus.

En partie, le Coran réédite cette chronologie.

Mais là encore, il apporte des matériaux qui lui sont propres : Houd, Salah et sa chamelle, Lokman, les Dormants du Kahf, Dhou-EI-Karnain, etc..

Néanmoins, la similitude est ici tellement frappante, comme nous allons le voir dans le récit de Joseph, qu'elle ne manque pas de poser un grave problème à la critique : du temps même du prophète, on n'a pas manqué d'ailleurs d'agiter certaines objections qu'on reprend de nos jours, treize siècles plus tard.

En effet, si l'on faisait abstracion systématique de la valeur surnaturelle du Coran, et si l'on passait, systématiquement, sous silence ses autres données, la similitude en question demeurerait une énigme incompréhensible. Pour s'en rendre compte il faudrait dresser le tableau synoptique de toutes ces similitudes.

En fait, un exemple suffira : le récit de Joseph, qui servira de critère pour un examen critique de la question.

 

Chap. XXXVII

Jacob demeura dans le pays des pérégrinations de son pè­re, dans le pays de Chanaan. Voici l'histoire de la descen­dance de Jacob. Joseph, âgé de dix-sept ans, menait paître les brebis avec ses frères. Pas­sant son enfance avec le fils de Bilha et ceux de Zilpa, épouses de son père. Joseph débitait sur leur compte des médisances à leur père. Or, Israël préférait Joseph à ses autres enfants parce qu'il était le fils de sa vieillesse ; et il lui avait fait une robe longue. Ses frères, voyant que leur père l'aimait de préférence à eux tous, le prirent en haine et ne purent se résoudre à lui parler amicalement. Joseph ayant eu un songe, le conta à ses frères, et leur haine, pour lui, s'en accrut encore. Il leur dit : « Ecoutez, je vous prie, ce songe que j'ai eu. Nous composions des gerbes dans le champ ; soudain, ma gerbe se dressa, elle resta debout ; et les vôtres se rangèrent à l'entour et s'inclinèrent devant la mienne. Ses frères lui dirent : Quoi, règnerais-tu sur nous ?    Deviendrais-tu    notre maître ? Et ils le haïrent plus encore pour ses songes et pour ses propos. Il eut encore un autre songe et le raconta à ses frères en disant : « J'ai fait encore un songe ou j'ai vu le soleil, la lune et onze étoiles se prosterner devant moi. Il le répéta à son père et à ses frères. Son père le blâma et lui dit :

« Qu'est-ce qu'un pareil songe ? Eh ! quoi, nous vien­drions, moi et ta mère et tes frères, nous prosterner en ter­re à tes pieds. Les frères de Joseph le jalousèrent ; mais son père attendit l'événement. Un jour, ses frères étaient allés conduire les troupeaux de leur père à Sichem. Israël dit à Joseph : « Tes frères font paître les troupeaux à Sichem. Viens donc, je veux t'envoyer auprès d'eux ». Il lui répondit : « Je suis prêt » ; il reprit : « Vas voir, je te prie, comment se porte le bétail, et rapporte-m'en des nouvelles ». Il l'envoya ainsi dans la Vallée d'Héron et Joseph se rendit à Sichem. Un homme le rencon­tra errant dans la campagne. Cet homme lui demanda : « Que cherches-tu ? »

II répondit : « Ce sont mes frères que je cherche. Veuillez me dire où ils font paître leur bétail ». L'homme dit : « Ils sont partis d'ici car je les ai entendus dire : « Allons à Do-than ».  Joseph  s'en   alla  sur  les pas de ses frères et il les trouva à Dothan. Ils l'aperçu­rent de loin ; et avant qu'il fut près d'eux, ils complotèrent de le faire mourir. Ils se dirent l'un à l'autre : « Voici venir l'homme aux songes. Or çà, venez. Tuons-le, jetons-le dans quelque citerne, puis nous dirons qu'une bête féro­ce l'a dévoré. Nous verrons alors ce qui adviendra de ses rêves. Ruben l'entendit et vou­lut le sauver de leurs mains ; il dit : « N'attentons point à sa vie ». Ruben leur dit donc : « Ne versez point le sang. Je­tez-le le dans cette citerne qui est dans le désert, mais ne portez point la main sur lui ; (c'était pour le sauver de leur mains et le ramener à son pè­re). En effet, lorsque Joseph fut arrivé près de ses frères ils le dépouillèrent de la robe lon­gue dont il était ; vêtu et ils le saisirent et ils le jetèrent dans la citerne. Cette citerne était vide et sans eau. Comme ils s'étaient assis pour faire le re­pas, ils levèrent les yeux et virent une caravane d'Ismaeli-tes, laquelle venait de Galaat ; leurs chameaux étaient char­gés d'aromates, de baumes et de lotus qu'ils allaient trans­porter en Egypte. Judas dit à ses frères : « Quel avantage si nous tuons notre frère et si nous scellons sa mort ? Ve­nez, vendons-le aux Ismaélites et que notre main ne soit pas

sur lui, car il est notre frère, notre chair ». Et ses frères consentirent. Or, plusieurs marchands Madianites vinrent à passer qui tirèrent et vinrent remonter Joseph de la citerne puis le vendirent aux Ismaéli­tes pour vingt pièces d'argent.

Ceux-ci amenèrent Joseph en Egypte. Ruben revint à la citerne et voyant que Joseph n'y était plus, il déchira ses vêtements, retourna vers ses frères et dit : « L'enfant n'y est plus et moi, où irai-je ? » Ils prirent la robe de Joseph, égorgèrent un chevreau et trempèrent la robe dans son sang ; puis ils envoyèrent cette robe longue qu'on ap­porta à leur père en disant :

« Voici ce que nous avons trouvé ; examine si c'est la robe de ton fils ou non ».

« La robe de mon fils. Une bête féroce l'a dévorée. Joseph a été mis en pièces ». Et Jacob déchira ses vêtements et il mit un silice sur ses reins et il porta longtemps le deuil de son fils. Tous ses fils et toutes ses filles se mirent en devoir de le consoler ; mais il refusa toute consolation et dit :

« Non, je rejoindrai en pleu­rant mon fils dans la tombe ». Et son père continua de le pleurer; Quant aux Madianites ils le vendirent en Egypte à Putiphare, officier du Pharaon, chef des Gardes.

Chap. XXXVIII

II arriva en ce temps-là que Judas s'éloigna d'avec ses frères et s'achemina chez un habitant d'Adoullam nommé Hira. Là, Judas vit la fille d'un chanaanéen appelé Choua ; il l'épousa et s'approcha d'elle. Elle conçut et enfanta un fils à qui il donna le nom d'Er. Elle conçut encore et eut un fils, et lui donna le nom d'Onan. De nouveau elle enfanta un fils et elle le nomma Chéla (il était à Kebiz lorsqu'elle enfanta...)

Ensuite naquit son frère dont la main portait le fil d'écarlate ; on lui donna le nom de Zérah.

Chap. XXXIX

Joseph fut donc amené en Egypte. Putiphare, officier de Pharaon, chef des Gardes, Egyptien, l'acheta aux Ismaé­lites qui l'avaient conduit dans ce pays. Le Seigneur fut avec Joseph qui devint un homme heureux et fut admis dans la maison de son maître l'Egyp­tien. Son maître dit que Dieu était avec lui ; qu'il faisait prospérer toutes les œuvres de ses mains, et Joseph trouva faveur à ses yeux et il devint son serviteur : Putiphar le mit à la tête de sa maison et lui confia tout son avoir. Du moment où  il  l'eut  mis à la 
tête de sa maison et de toutes ses affaires, le Sei­gneur bénit la maison de l'Egyptien à cause de Joseph. Et la bénédiction divine s'é­tendit sur tous ses biens, à la ville et aux champs. Alors il abandonna tous ses intérêts aux mains de Joseph et il ne s'occupe plus avec lui, de rien, sinon du pain qu'il man­geait. Or, Joseph était haut de taille et beau de visage. Il arriva qu'après ces faits que la femme de son maître jeta les yeux sur Joseph.
Elle lui dit : « Viens repo­ser près de moi ». Il s'y refusa en disant à la femme de son maître : « Vois, mon maître ne me demande compte de rien dans sa maison, et toutes ses affaires, il les a remises en mes mains ; il n'est pas plus grand que moi dans cette maison, et il ne m'a rien défendu, sinon toi, parce que tu es son épouse ; et comment puis-je commettre un si grand méfait et offenser le seigneur ? » Quoiqu'elle en parla chaque jour à Joseph, il ne cédait point à ses vœux en venant à ses côtés pour avoir commerce avec elle. Mais il arriva à une de ces occasions, comme il était venu dans la maison pour faire sa besogne et qu'aucun des gens de la maison ne s'y trouvait, qu'elle le saisit par son vêtement, en disant    :    « Viens   dans   mes  bras ». Il abandonna son vête­ment dans sa main, s'enfuit et s'élança dehors. Lorsqu'elle vit qu'il avait laissé son vête­ment dans sa main, et qu'il s'était échappé, elle appela les gens de la maison et leur dit : « Voyez, on nous a amené un Hébreu pour nous insulter. Il m'a abordée pour coucher avec moi et j'ai appelé à grands cris. Lui, entendant que j'élevais la voix pour appeler à mon aide, a lais­sé son habit près de moi et il s'est échappé et il est sorti. »

Elle garda le vêtement de Joseph par devers elle, jusqu'à ce que son maître put rentrer à la maison. Elle lui fit le même récit, disant : « l'esclave hé­breu que tu nous as amené est venu près de moi pour m'in-sulter ; puis j'ai élevé la voix et ai appelé, il a laissé son vêtement près de moi et a pris la fuite ». Lorsque le maître entendit le récit que lui faisait son épouse disant « voilà ce que m'a fait ton esclave », sa colère s'enflamma. Le maître de Joseph le fit saisir ; on l'enferma dans la rotonde, endroits où étaient détenus les prisonniers du Roi. Et il resta là dans la rotonde. Le seigneur fut avec Joseph, lui attira la bienveillance et le rendit agréable aux yeux du Gouverneur de la rotonde. Ce gouverneur mit sous  la main de Joseph tous les prisonniers de la rotonde. Et tout ce qu'on y faisait, c'était lui qui le dirigeait. Le gouverneur de la rotonde ne vérifiait rien de ce qui se passait par sa main, parce que le seigneur était avec lui et ce qu'il entrepre­nait, le seigneur le faisait réussir.



Chap. XL

II advint après ces événe­ments que réchanson du roi d'Egypte et le panetier offen­sèrent leur maître, le Roi d'Egypte. Pharaon, irrité con­tre ces deux officiers, le maître échanson et le maître pa­netier, les fit mettre aux arrêts dans la maison du Chef des gardes, dans la rotonde, le même lieu où Joseph était captif. Le chef des Gardes mit Joseph à leur disposition et celui-ci les servit. Ils étaient depuis quelques temps aux arrêts, lorsqu'ils eurent un rêve tous les deux, chacun le sien, la même nuit, et chacun selon le sens de son rêve ; l'échanson et le panetier déte­nus dans la rotonde, Joseph étant venu près d'eux le matin, remarqua qu'ils étaient sou­cieux. Il demanda aux officiers du Pharaon qui étaient avec lui en prison chez son maître :

« Pourquoi votre visage est-il sombre aujourd'hui ? ils lui répondirent : « Nous avons fait un songe et il n'y a per­sonne pour l'interpréter. Jo­seph leur dit : « l'interpréta­tion n'est-elle pas à Dieu ? Di­tes-les moi, je vous prie ». Le Maître échanson raconta son rêve à Joseph en disant : « Dans mon rêve une vigne était devant moi. A cette vigne étaient trois pampres. Or, elles semblaient   se   couvrir   de fleurs, ses bourgeons se déve­loppaient, ses grappes mûris­saient leurs fruits. J'avais en main la coupe du Pharaon et je présentais la coupe à la main du roi », Joseph lui répondit. « Les trois pampres ce sont trois jours ; trois jours encore et Pharaon te fera élargir, et il te rétablira dans ton poste ; et tu mettras la coupe de Pharaon dans sa main comme tu le faisais pré­cédemment, en qualité d'é-chanson. Que si tu te souviens de moi lorsque tu seras heu­reux rends-moi de grâce un bon office : parle de moi à Pharaon et fais-moi sortir de cette demeure. Car j'ai été enlevé du pays des hébreux, et ici, non plus je n'avais rien fait lorsqu'on m'a jeté dans ce cachot ». Le maître panetier, voyant qu'il avait interprété dans un sens favorable, dit à Joseph : « Pour moi, dans mon songe, j'avais trois cor­beilles à claire-voie sur la tête. La corbeille supérieure conte­nait tout ce que Pharaon mange en fait de boulangerie ; et les oiseaux le becquetaient dans la corbeille, au-dessus de ma tête ». Joseph répondit en ces termes : « Voici l'expli­cation. Les trois corbeilles ce sont trois jours. Trois jours encore et Pharaon te fera trancher la tête et attacher à un gibet et les oiseaux vien­dront becqueter ta chair.  Or, le troisième jour anniversaire de la naissance de Pharaon, celui-ci donna un banquet à tous ses serviteurs. Il préposa de nouveau le maître échanson à sa boisson et celui-ci pré­senta la coupe à la main de Pharaon ; et le maître panetier, il le fit pendre ainsi que l'avait présagé Joseph. Mais le maître échanson ne se souvint plus de Joseph. Il l'oublia.

Chap. XU

Après un intervalle de deux années, Pharaon eut un songe où il se voyait debout au bord du fleuve et voici que du fleu­ve sortaient sept vaches belles et   grasses   qui   se   mirent   à paître   dans   l'herbage ;   puis sept   autres   vaches   sortirent du fleuve après elles, celles-là chétives et maigres, et s'arrê­tèrent près des  premières au bord du fleuve. Et les vaches chétives et maigres dévorèrent les   sept   vaches   grasses   et belles. Alors Pharaon  s'éveil­la ; et il se rendormit et eut un nouveau songe. Voici que sept épis   pleins   et   beaux   s'éle­vaient   sur   une   seule   tige ; puis   sept   épis   maigres   et flétris  par  le vent   d'Est   s'é­levèrent    après   eux   et    ces épis maigres engloutirent les épis grenus et pleins. Pharaon s'éveilla et  c'était  un  songe. Mais le matin venu son esprit en fut troublé et il manda tous les magiciens d'Egypte et tous ses savants. Pharaon leur ex­posa son rêve, mais nul ne put lui en expliquer le sens. Alors le maître échanson parla de­vant Pharaon en ces termes : « Je rappelle en cette occa­sion mes'fautes. Un jour, Pha­raon était irrité contre ses ser­viteurs et il nous fit enfermer dans la maison du Chef des Gardes, moi et le maître pane-tier. Nous eûmes un rêve la même nuit, lui et moi, chacun selon le pronostic de son rêve. Là était avec nous un jeune Hébreu esclave du chef des gardes. Nous lui racontâmes nos songes et il nous les interpréta, à chacun selon le sens du sien. Or, comme il nous avait pronostiqué, ainsi fut-il :moi je fus rétabli dans mon poste et lui on le pendit » Pharaon envoya quérir Joseph qu'on fit sur-le-champ sortir de la geôle ; il se rasa et chan­gea de vêtements, puis il parut devant Pharaon. Et Pharaon dit à Joseph : « J'ai eu un son­ge et nul ne l'explique. Mais j'ai ouï dire, quant à toi, que tu entends l'art d'interpréter un songe ». Joseph répondit à Pharaon : « Ce n'est pas moi, c'est Dieu qui saura tranquili-ser Pharaon ». Alors Pharaon parla ainsi : « Dans mon son­ge, je me tenais au bord du fleuve. Et voici que du fleuve... Je l'ai raconté aux magiciens et nul ne me l'a expliqué. Jo­seph dit à Pharaon : « Le son­ge de Pharaon est un : ce que Dieu prépare, il l'a annoncé à Pharaon. Les sept belles va­ches, ce sont sept années ; les sept beaux épis, sept années : c'est un même songe. Et les sept vaches maigres et laides, qui sont sorties en second lieu, sept années, de même que les épis vides frappés par le vent d'Est. Ce sont sept années de famine. C'est bien ce que je di­sais à Pharaon. Ce que Dieu prépare il l'a révélé à Pharaon. Oui, sept années vont venir, abondance extraordinaire dans tout le territoire d'Egypte. Mais sept années de disette surgi­ront après elles et toute l'abon­dance disparaîtra dans le Pays et la famine épuisera le Pays. Le souvenir de l'abondance sera effacé dans le pays par cette famine qui surviendra, car elle sera excessive. Et si le songe s'est produit à Pharaon par deux fois, c'est que la cho­se est arrêtée devant Dieu, c'est que Dieu est sur le point de l'accomplir. Donc, que Pha­raon choisisse un homme pru­dent et sage et qu'il le prépose au pays d'Egypte. Que Pha­raon avise à ce qu'on établisse des Commissaires dans le pays et qu'on impose d'un cin­quième le territoire d'Egypte durant les sept années d'abon­dance. Qu'on amasse toute la nourriture de ces années ferti­les qui approchent ; qu'on em­magasine du blé sous la main de Pharaon, pour l'approvi­sionnement des villes et qu'on le tienne en réserve. Ces provi­sions seront une ressource pour le pays lors des sept an­nées de disette qui survien­dront en Egypte afin que ce pays ne périsse pas par la famine ». Ce discours plut à Pharaon et à tous ses ser­viteurs. Et Pharaon dit à ses serviteurs : « Pourrions-nous trouver un homme tel que celui-ci, plein de l'esprit de Dieu ? » Et Pharaon dit à Joseph : « Puisque Dieu t'a révélé tout cela, nul n'est sa­ge et entendu comme toi. C'est toi qui sera le chef de ma maison ; tout mon peuple sera gouverné par ta parole et je n'ai sur toi que la prééminence du trône ». Pharaon dit à Jo­seph : « Vois-tu, je te mets à la tête de tout le pays d'Egy­pte ».

Et Pharaon ôta son anneau de sa main et le passa à celle de Joseph. Il le fit habiller de Bissus et suspendit le collier d'or à son cou. Il le fit monter sur son second char ; on cria devant lui : « Abreket » ; il fut installé chef de tout le pays d'Egypte. Pharaon dit à Jo­seph : « Je suis le Pharaon, mais sans ton ordre, nul ne re­muera ni le pied dans tout le pays d'Egypte ».

Et Joseph fit des amas de blé considérables comme le sable de la mer, tellement qu'on cessa de le compter car c'était incalculable.

Quand furent écoulées les sept années de l'abondance qui régnait dans le pays d'Egypte, survinrent les sept années de la disette, comme l'avait prévu Joseph. Il y eut famine dans tous les pays, mais dans tout le pays d'Egype il y avait du pain . Tout le territoire égyptien étant affli­gé par la disette, le peuple de­manda à grands cris à Pha­raon du pain. Mais Pharaon ré­pondit aux Egyptiens : « Allez à Joseph, ce qu'il vous dira, vous le ferez ». Comme la disette régnait sur toute la contrée, Joseph ouvrit tous les greniers et vendit du blé aux Egyptiens. La famine per­sista dans le Pays d'Egypte. De tous les pays, on venait en Egypte pour acheter à Joseph, car la famine était grande dans toute la contrée.

Chap. XLII

Jacob, voyant qu'il y avait vente de blé en Egypte, dit à ses fils : « Pourquoi vous entre-regarder ? » II ajouta : « J'ai ouï dire qu'il y avait ven­te du blé en Egypte. Allez-y, achetez-y du blé pour nous et nous resterons en vie au lieu de   mourir ».   Les   frères   de Joseph   partirent   à   dix   pour acheter  du  grain  en   Egypte. Quant   à   Benjamin,   frère   de Joseph, Jacob ne le laissa pas aller avec ses frères parce qu'il se disait :« II pourrait lui arri­ver malheur ». Les fils d'Israël vinrent   s'approvisionner  avec ceux qui allaient en Egypte, la disette régnant  dans  le  Pays de Chanaan. Or, Joseph était le gouverneur de la contrée ; c'était lui qui faisait distribuer le  blé   à   tout   le   peuple   du pays.   Les  frères  de  Joseph, arrivés,   se   prosternèrent   de­vant lui,  la face contre terre. En voyant ses frères, Joseph les reconnut, mais il dissimula vis-à-vis d'eux et leur parlant rudement,    leur   dit :    « D'où venez-vous ? »   Ils  répondirent : « Du pays de Chanaan, pour    acheter    des    vivres ». Joseph    reconnut    bien    ses frères, mais eux ne le recon­nurent  point .Joseph se  sou­vint   alors   des   songes   qu'il avait eu à leur  sujet.   Il   leur dit : « Vous êtes des espions, c'est   pour  découvrir   le   côté faible du pays que vous êtes venus ».   Ils  lui   répondirent : « Non seigneur, mais tes ser­viteurs sont venus pour ache­ter des vivres. Tous fils d'un même   père,    nous    sommes d'honnêtes   gens ;   tes   servi­teurs   ne   furent   jamais   des espions «. Il leur dit :  « Vous êtes des espions venus pour reconnaître les points faibles du   territoire ».    Ils   répondi­rent :  « Nous, tes serviteurs, sommes douze frères nés d'un même père habitants du pays de Chanaan ; le plus jeune est auprès de  notre  père  en   ce moment,    et    l'autre    n'est plus ». Joseph leur dit  :  « ce que je vous ai déclaré subsis­te :   vous  êtes  des  espions. C'est  par là que  vous  serez jugés, sur la vie de Pharaon vous ne sortirez pas d'ici tant que votre plus jeune frère n'y soit  venu.   Dépêchez  l'un   de vous   pour   qu'il   aille   quérir votre  frère  et   restez   prison­niers.  On appréciera alors la sincérité de vos paroles. Au­trement,   par   Pharaon,   vous êtes des espions ».  Et il  les garda en   prison  durant  trois jours.  Le troisième jour,  Jo­seph leur dit : « Faites ceci et vous vivrez. Je crains le Sei­gneur. Si vous êtes de bonne foi,   qu'un   seul   d'entre  vous soit détenu dans votre prison, tandis que vous irez apporter à vos  familles de  quoi   calmer leur  faim.   Puis   amenez-moi votre jeune frère, et vos paro­les seront justifiées et vous ne mourrez point ». Ils y acquies­cèrent. Et ils se dirent l'un à l'autre : « En vérité nous som­mes punis à cause de notre frère ; nous avons vu son dé­sespoir   lorsqu'il   nous   criait grâce et nous sommes demeu­rés sourds. Voilà pourquoi ce malheur nous est arrivé ». Ruben leur répondit en ces ter­mes : « Est-ce que je ne vous dis pas alors : Ne vous rendez point coupables envers cet enfant et vous ne m'écoutàtes pas. Eh bien, voilà que son sang nous est redemandé ». Or, ils ne savaient pas que Joseph les comprenait car ils s'étaient servis d'un interprète. Il s'éloigna d'eux et pleura, puis il revint à eux, leur parla et sépara d'avec eux Siméon qu'il fit incarcérer en leur présence. Joseph ordonna qu'on remplit leurs bagages de blé puis qu'on remit l'ar­gent de chacun dans son sac et qu'on leur laissa des provi­sions de voyage. Ce qui fut exécuté. Ils chargèrent leur blé sur leurs bêtes et partirent. L'un d'eux ayant ouvert son sac pour donner du fourrage à son âne, dans une hôtellerie, trouva son argent qui était a l'entrée de son sac et il dit à ses frères : « Mon argent a été remis et de fait le voici dans mon sac ». Le cœur leur manqua et ils s'entre-regar-dèrent effrayés en disant : « Qu'est-ce donc que le Seigneur nous prépare ? » Arrivés chez leur père Jacob, au pays de Chanaan, ils lui contèrent toute l'aventure en ces termes :

Ce personnage le maître du pays nous a parlé durement : il nous a traité comme venant explorer le pays. Nous lui avons dit : « Nous sommes des gens de bien, nous ne fûmes jamais des espions. Nous sommes douze frères, fils d'un même père, l'un de nous est perdu et le plus jeune est actuellement avec notre père au pays de Chanaan ».

Le personnage maître du pays nous a répondu : « Voici à quoi je reconnais que vous êtes sincères : Laissez l'un de vous auprès de moi, prenez ce que réclame le besoin de vos familles et partez, puis ame­nez-moi votre jeune frère et je saurais que vous n'êtes pas des espions, que vous êtes d'honnêtes gens. Je vous ren­drai votre frère et vous pourrez circuler dans le pays ».

Or, comme ils vidaient leurs sacs, voici que chacun retrou­va son argent serré dans son sac. A la vue de cet argent ainsi enveloppé, eux et leur père frémirent — Jacob, leur père, leur dit : « Vous m'arra­chez mes enfants. Joseph a disparu, Siméon a disparu et vous voulez m'ôter Benjamin. C'est sur moi que tout cela tombe ».

Ruben dit à son père : « Fais mourir mes deux fils si je ne te le ramène pas. Confie-le à mes mains et je le ramènerai près de toi ». — II répondit : « Mon   fils   n'ira   point   avec vous, car son frère n'est plus et lui seyl reste encore. Qu'un malheur lui arrive sur la route où vous irez, et vous ferez descendre sous le poids de la douleur mes cheveux blancs dans la tombe.

Chap. XLIII

Cependant, la famine pesait sur le pays. Lors donc qu'on eut consommé tout le blé qu'ils avaient apporté d'Egy­pte, leur père leur dit : « Allez de nouveau, nous acheter un peu de nourriture ». Judas lui parla ainsi : « Cet homme nous a formellement averti en disant : « Vous ne paraîtrez point devant moi, si votre frère ne vous accompagne. Si tu consens à laisser partir notre frère avec nous, nous irons acheter, pour toi, des vivres. Mais si tu n'en fais rien, nous ne saurions y aller, puisque cette homme nous a dit : vous ne paraîtrez devant moi qu'a-compagnés de votre frère ». Israël reprit : « Pourquoi m'avez-vous rendu ce mauvais office d'apprendre à cet hom­me que vous avez encore un frère ? ». Ils répondirent : « Cet homme nous a question­nés en détail sur nous et notre famille disant : « Votre père vit-il encore. Avez-vous encore un frère ? et nous lui avons répondu selon ses questions.

Pouvions   nous   prévoir   qu'il dirait :    « Faites   venir   votre frère ». Judas dit à Israël, son père : « Laissez aller le jeune homme avec moi,  que  nous puissions disposer au départ et   nous   vivrons   au   lieu   de mourir   nous   et   toi,   et   nos familles. C'est moi qui répond de lui ; c'est à moi que tu le redemanderas,  si je ne te la ramène et ne te le remets en ta   présence,   je   me   déclare coupable à jamais envers toi. Certes sans nos délais nous serions   déjà    revenus    deux fois ».   Israël  leur répondit   : « Puisqu'il   en   est   ainsi.   Et bien, mettez dans vos bagages des meilleures productions du pays et apportez-les en hom­mage à cet homme :  un peu de baume,  un  peu  de  miel, des aromates et du lotus, des pistaches   et   des   amandes. Munissez-vous  d'une  somme d'argent double :  l'argent qui a été remis à l'entrée de vos sacs,    restituez-le    de    votre main. C'est peut-être une mé­prise. Et prenez votre frère et disposez-vous à retourner vers cet homme. Que le Dieu tout puissant   fasse   trouver   com­passion auprès de cet homme, afin   qu'il   vous   rende   votre autre frère et Benjamin. Pour moi j'ai pleuré mes fils, je vais les pleurer encore ». Ces hom­mes se chargèrent du présent, se    munirent    d'une    somme double   et   amenèrent   Benjamin. Ils se mirent en route, arrivèrent en Egypte et paru­rent devant Joseph.

Joseph apercevant parmi eux Benjamin, dit à l'inten­dant de sa maison : « Fais entrer ces hommes chez moi ; qu'on tue des animaux et qu'on les accomode, car ces hommes dîneront avec moi ». L'homme exécuta les ordres de  Joseph. Mais ces hommes s'alarmèrent en se voyant in­troduits dans la maison de Joseph, et ils dirent : « C'est à cause de l'argent remis la première fois dans nos sacs qu'on nous a conduits ici pour nous accabler et se jeter sur nous, pour nous rendre escla­ves, pour s'emparer de nos ânes ». Ils abordèrent l'hom­me qui gouvernait la maison de Joseph et lui parlèrent au seuil de la maison, disant : « De grâce seigneur, nous étions venus une première fois pour acheter des provisions et il est advenu, quand nous sommes arrivés dans l'hôtel­lerie, et que nous avons ouvert nos sacs, voici que l'argent de chacun était à l'entrée de son sac, notre même poids d'ar­gent. Nous le rapportons dans nos mains. Et nous avons apporté par devers nous une autre somme pour acheter des vivres. Nous ne savons pas qui a replacé notre argent dans nos sacs ». Soyez tran­quilles,   répondit-il,   ne   craignez rien. Votre Dieu, le Dieu de   votre   père,   vous   a   fait trouver   un   trésor   dans   vos sacs.    Votre   argent    m'était parvenu ».   Et   il   leur  amena Siméon. L'intendant fit entrer ces hommes dans la demeure de   Joseph ;   on   apporta   de l'eau et ils lavèrent leurs pieds et  l'on  donna du  fourrage à leurs ânes. Ils apportèrent le présent, Joseph devant venir à midi, car ils avaient appris que c'était là qu'on ferait le repas. Joseph étant rentré à la mai­son,  ils lui apportèrent dans l'intérieur le présent dont ils étaient munis, et s'inclinèrent devant   lui   jusqu'à   terre.    Il s'informa   de   leur   bien-être, puis il dit comment se porte votre  père,   ce  vieillard   dont vous m'avez parlé ? Vit-il en­core ? ».    Ils    répondirent     : « Ton serviteur, notre père, vit encore et se porte bien ».  Et ils s'inclinèrent et se proster­nèrent.   En   levant   les   yeux, Joseph aperçut Benjamin, son frère, le fils de sa mère, et il dit :   « Est-ce   là  votre  jeune frère  dont  vous   m'avez   par­lé ? ».   Et   il   ajouta   « Dieu te soit favorable, mon fils ». Jo­seph se hâta de sortir, car sa tendresse pour son  frère  l'a­vait   ému   et   il   avait   besoin de pleurer ; il entra dans son cabinet et pleura. Il se lava le visage et  ressortit ;   puis  se faisant violence, il dit : « Ser­vez le repas ».  Il  fut  servi  à part et eux à part, et à part aussi les Egyptiens, ses con­vives, car les Egyptiens ne peuvent manger en commun avec les Hébreux, cela étant une abomination en Egypte. Ils se mirent à table devant lui, le plus âgé selon son âge, le plus jeune selon le sien. Ces hommes se regardaient l'un l'autre avec étonnement. Joseph leur fit porter des morceaux de sa table, la part de Benjamin étant cinq fois supérieure à celle des autres. Ils burent et s'enivrèrent en­semble.

Chap. XLIV

Joseph donna cet ordre à l'intendant de sa maison : « Remplis de vivres les sacs de ces hommes autant qu'ils peuvent en tenir et dépose l'argent de chacun à l'entrée de son sac. Et ma coupe, la coupe d'argent, tu la mettras à l'entrée du sac du plus jeune avec le prix de son blé. Ce que Joseph avait dit fut exécuté. La matin venu, on laisse repartir ces hommes, eux et leurs ânes. Or, ils venaient de quitter la ville, ils en étaient à peu de distance, lorsque Jo­seph dit à l'intendant de sa maison : « Va, cours après ces hommes, et aussitôt at­teints, dis-leur : « Pourquoi avez-vous rendu le mal pour le bien ? N'est-ce pas dans cette coupe que boit mon maître ? Et ne lui sert-elle pas pour la divination ? C'est une mauvai­se action que la votre ». Et il les atteignit et leur adressa les mêmes paroles. Ils lui répon­dirent : « Pourquoi, mon sei­gneur,   tient-il   de    pareils discours ? Dieu  préserve  les serviteurs, d'avoir commis une telle action. Quoi, l'argent que nous avons trouvé à l'entrée de nos sacs, nous te l'avons rapporté du pays de Chanaan, et nous  déroberions dans  la maison   de   ton    maître,    de l'argent ou de l'or. Celui de tes serviteurs   qui   l'aura   en   sa possession   qu'il   meure   et, nous-mêmes, nous serons les esclaves de  mon   seigneur ». Oui certes, ce que vous dites est juste, seulement, celui qui en    sera   trouvé    possesseur sera   mon   esclave   et   vous autres serez quittes ».  Ils  se hâtèrent chacun de descendre leurs sacs à terre.  Et chacun ouvrit    le    sien.    L'intendant fouilla   commençant    par    le plus âgé et  finissant   par  le plus   jeune.    La   coupe    fut trouvée dans le sac de Benja­min.   Ils   déchirèrent   leurs vêtements ; chacun rechargea son âne et ils retournèrent à la ville.   Judas entra   avec 'ses frères   dans   la   demeure   de Joseph,    lequel    s'y   trouvait encore, et ils se jetèrent à ses pieds contre terre.

Joseph leur dit : « Quelle action venez-vous de commet­tre ? Ne savez-vous pas qu'un homme tel que moi devine les mystères ? » Judas répondit : « Que dirons-nous à mon seigneur ? Comment parler et comment nous justifier ? Le Tout-Puissant a su atteindre l'iniquité de tes serviteurs. Nous sommes maintenant les esclaves de Monseigneur et nous et celui aux mains du­quel s'est trouvée la coupe ». Il répliqua : « Loin de moi d'agir ainsi, l'homme aux mains duquel la coupe s'est trouvée sera mon esclave ; pour vous, retournez en paix auprès de votre père ». Alors Judas s'avança vers lui en disant : « De grâce Seigneur, que ton serviteur fasse enten­dre une parole aux oreilles de Monseigneur et que ta colère n'éclate pas contre ton servi­teur, car tu es l'égal de Pharaon. Monseigneur avait interrogé ses serviteurs disant « Vous reste-t-il un père, un frère ? — Nous répondîmes à Monseigneur : nous avons un père âgé et un frère, jeune, enfant de sa vieillesse : son frère est mort, et lui reste seul des enfants de sa mère, son père le chérit. Tu dis, alors, à tes serviteurs : « Amenez-les moi que je l'examine » et nous répondîmes à Mon Seigneur : « le jeune homme ne saurait quitter   son    père    ;    s'il    le quittait   son   père  en   mour­rait ».    Mais   tu   dis   à   tes serviteurs   :   « Si votre  jeune frère ne vous accompagne, ne réapparaissez   pas   devant moi ». Or, de retour auprès de ton serviteur, notre père, nous lui répétâmes les paroles de Monseigneur. Notre père nous dit   :   retournez acheter pour nous   quelques   provisions ». Nous répondîmes : « Nous ne saurions partir ; si notre jeune frère nous accompagne, nous irons,   car  nous  ne  pouvons paraître devant ce personnage, notre jeune frère n'étant point avec   nous.   Votre   serviteur, notre père, nous dit : « Vous savez   que   ma   femme    m'a donné  deux   enfants,   l'un   a disparu d'auprès de moi et j'ai dit assurément il a été dévoré, et je ne l'ai point revu jusqu'ici. Que  vous   m'arrachez  encore celui-ci,   qu'il   lui   arrive  mal­heur et  vous  aurez  précipité cruellement ma vieillesse dans la tombe ». Et maintenant en retournant chez ton serviteur, mon   père,   nous   ne   serions point accompagnés du jeune homme et sa vie est attachée à la sienne. Certes, ne voyant pas paraître le jeune homme il mourra   ;    et   tes   serviteurs auront fait descendre les che­veux blancs de ton serviteur, notre  père,   douloureusement dans la tombe. Car ton servi­teur a répondu de cet enfant en disant   :   « Si  je  ne te le ramène pas je serai coupable à jamais envers mon père. Donc de grâce, que ton servi­teur à la place du jeune homme reste esclave de Mon­seigneur et que le jeune hom­me reparte avec ses frères. Car, comment retournerai-je auprès de mon père sans ramener son enfant ? Pourrai-je voir la douleur qui accable­rait mon père ?






































































chap. XLV

Joseph ne put se contenir malgré tous ceux qui l'entou­raient.   Il   s'écria   :    « Faites sortir tout le monde d'ici ». Et nul   homme   ne   fut   présent lorsque Joseph  se fit  recon­naître à ses frères. Il éleva sa voix avec des  pleurs  —   Les Egyptiens  l'entendirent  —  la maison de Pharaon l'entendit — et il dit à ses frères : « Je suis Joseph,   mon   père vit-il encore ? » Mais ses frères ne purent lui répondre, car il les avait    frappés   de    stuppeur. Joseph   dit   à   ses   frères    : « approchez-vous   de   moi   je vous prie » ; et ils s'approchè­rent.  Et  il  reprit   :   « Je  suis Joseph  votre  frère  que  vous avez vendu pour l'Egypte.  Et maintenant   ne   vous   affligez point,   ne   soyez   pas   irrités contre vous-mêmes de m'avoir vendu pour ce pays, car c'est pour le salut que le Seigneur m'y a envoyé avant vous.  En effet, voici deux années que la famine  règne  au   sein   de   la contrée.   Et   durant   cinq   an­nées,  encore,   il   n'y  aura  ni culture  ni   moisson.   Le   Sei­gneur m'a envoyé avant vous pour    vous    préparer    une ressource   dans   ce   pays   et pour vous  sauver  la  vie  par une   conversation   merveilleu­se. Non, ce n'est pas vous qui m'avez   fait   venir   ici,   c'est Dieu. Et il m'a fait devenir le père de Pharaon, le maître de toute sa maison et l'arbitre de tout le pays d'Egypte.  Hâtez-vous, retournez chez mon père et   dites-lui    :    « Ainsi   parle Joseph, ton fils : Dieu m'a fait le maître de toute l'Egypte  ; viens   auprès   de   moi    ;    ne tardes point. Tu  habiteras la terre  de  Gessel   et  tu   seras rapproché de  moi   ;   toi,  tes enfants,    tes    petits-enfants, ton menu et gros bétail et tout ce qui  t'appartient.   Là je  te fournirai des vivres — car cinq années  encore,   il   y  aura   la famine   —   afin   que   tu   ne souffres point, toi, ta famille et tout ce qui est à toi.  Or, vous voyez de vos yeux com­me aussi mon frère Benjamin que c'est bien  moi qui  vous parle.   Faites   part   des   hon­neurs   qui   m'entourent   en Egypte et de tout ce que vous avez vu, et hâtez-vous d'ame­ner ici mon père «. Il se jeta au cou de son frère Benjamin et  pleura  et  aussi   Benjamin pleura    dans    ses    bras.    Il embrassa tous  ses frères  et les  baigna  de  ses   larmes   ; alors seulement ses frères lui parlèrent.  Or,   le  bruit  s'était répandu à la cour de Pharaon, savoir :  les frères de Joseph sont venus, ce qui avait plu à Pharaon et à ses serviteurs. Et Pharaon dit à Joseph : « Dis à tes   frères    :    faites   ceci    : rechargez vos bêtes et remet­tez-vous en route pour le pays de   Chanaan.    Amenez   votre père et vos familles et venez près  de   moi.   Je   veux   vous donner la  meilleure  province de l'Egypte, vous consomme­rez   la   moelle   de   ce   pays. Pour toi tu es chargé de cet' ordre   :   faites ceci   :   prenez dans le pays de l'Egypte des voitures pour vos enfants et pour   vos   femmes.    Faites-y monter votre père et revenez. N'ayez point de regrets à vos possessions   car   le   meilleur du pays d'Egypte est à vous ». Ainsi   firent   les   enfants d'Israël   :  Joseph  leur donna des voitures d'après l'ordre de Pharaon    et    les    munit    de provisions pour le voyage.   Il donna à tous individuellement des  habillements  de  rechan­ge :  pour Benjamin,  il lui fit présent  de trois  cent  pièces d'argent   et   de   cinq   habille­ments de  rechange.   Pareille­ment, il envoya à son père dix ânes   chargés   des   meilleurs produits   d'Egypte   et    dix ânesses   portant   du   blé,   du pain   et   des   provisions   de voyage    pour    son    père.    Il reconduisit      ses      frères, lorsqu'ils partirent,  et  il  leur dit : « point de luxe durant le voyage ».   Ils   sortirent   de l'Egypte et arrivèrent dans le Pays de Chanaan chez Jacob leur père. Ils lui apprirent que Joseph vivait  encore et  qu'il commandait   à  tout   le   pays d'Egypte. Mais son cœur restait froid, parce qu'il ne les croyait pas. Alors ils lui répé­tèrent toutes les paroles que Joseph leur avait adressées et il vit les voitures que Joseph avait envoyées pour l'emmener et la vie revint au cœur de Jacob leur père. Et Israël s'écria : « II suffit, mon fils Joseph vit encore. Ah ! j'irai et le verrai encore avant de mourir ».

CHAP. XLVI

Israël partit avec tout ce qui lui   appartenait    et   arriva   à Bersabée   où   il   immola   des victimes au Dieu de son père Isaac.   Le   Seigneur   parla   à Israël dans les visions de la nuit disant : « Jacob, Jacob ». Il répondit   :   « me voici ».  Il poursuivit   :   je   suis   le   Sei­gneur   Dieu   de   ton   père   ; n'hésite point à descendre en Egypte, car je t'y ferai devenir une grande nation. Moi-même je   descendrai   avec   toi   en Egypte  ;   Moi-même aussi je t'en ferai remonter  ;  et c'est Joseph   qui   te   fermera   les yeux.    Jacob    repartit    de Bersabée.  Les fils de Jacob firent monter leur père et les enfants...(suivent    les    noms des enfants d'Israël venus en Egypte)... Jacob avait envoyé Judas en avant vers Joseph pour qu'il lui préparât l'entrée de Gessel. Lorsqu'ils y furerrt arrivés Joseph fit  atteler son char et alla au devant d'Israël son père, à Gesel. A sa vue, il se   précipita   à   son   cou   et pleura dans ses bras. Et Israël dit   à   Joseph    :    « Je    puis mourir à présent,  puisque je t'ai vu, puisque tu vis encore » Joseph dit a ses frères, à la famille de son père : Je vais remonter pour en faire part à Pharaon  ; je lui: dirai  :  « mes frères et  toute  la famille de mon père qui habitent Chanaan sont venus auprès de moi. Ces hommes sont pasteurs  de troupeaux   parce qu'ils possèdent du bétail, or, leur menu et leur gros bétail et tout ce qu'ils  possèdent, ils l'ont   amenés ». Maintenant, lorsque Pharaon vous mande­ra  et   dira   quelles   sont   vos préocupations,    vous    répon­drez : « tes serviteurs se sont adonnés au bétail depuis leur jeunesse jusqu'à présent nous et nos pères. C'est la province de Gessel, car les  Egyptiens ont horreur de tout pasteur de menu bétail.

Chap. XII

Au nom de Dieu Clément et miséricordieux.

1.    - A.L.R. Tels sont les si­
gnes du livre de l'évidence.

2.    - Nous  l'avons  fait   des­
cendre du ciel (le  Coran) en
langue arabe afin que vous le
compreniez.

3. - Nous allons te narrer le récit le plus admirable com­me nous t'avons révélé le Coran. Avant cette révélation tu l'aurais ignorée.

4. - Joseph dit à son père : J'ai vu onze étoiles, le soleil et la lune se  prosterner devant

5.    - Et son père répondit   :
« O ! mon fils, ne raconte pas
cette  vision   à  tes  frères  de
peur qu'ils ne te dressent des
embûches. Satan est l'ennemi
mortel de l'homme.

6.    - Tu seras l'Elu de Dieu, il
t'accordera le don  d'interpré­
ter les songes.  Il accomplira
ses grâces sur toi et la famille
de Jacob, comme il les avait
accomplies   sur   Abraham   et
Isaac, parce que Dieu est sa­
vant et sage.

7.    - II y a dans l'histoire de
Joseph et  de ses  frères,   un
enseignement   précieux   pour
ceux qui veulent s'instruire.

8.    - Les   frères   de   Joseph
complotèrent entre eux : « Jo­
seph et son  frère,  dirent-ils,
ont toute la tendresse de notre
père. Cependant, nous valons
mieux   qu'eux.   Certes   notre
père commet là une injustice
flagrante.

9.  - Mettons Joseph à mort
ou égarons le dans une terre
étrangère afin que le cœur de
notre père nous soit ouvert.
Dans la suite nous nous appli­
querons à devenir meilleurs.

10.    - Ne tuez point Joseph,
mais, plutôt, jetez-le au fond
d'un puits où il sera retiré par
quelque passant, si vous tenez
à l'exécution de votre projet.
Ainsi parla l'un d'entre eux.

11.    - Ils   dirent   à   Jacob    :
« Père,   pourquoi   ne   veux-tu
pas   confier   Joseph   à   notre
garde.    Nous    serons    préve­
nants pour lui.

12. - Envoie-le demain avec nous, il se détendra et s'amu­sera, sous notre garde.

13.    - Leur   père   répondit   :
« Je  serais  affligé  que  vous
l'emmeniez   et    j'aurais    peur
qu'un loup le dévore pendant
que vous seriez distraits. »

14.    - Ils  répondirent   :   « Si
un loup le dévorait alors que
nous    sommes    du    groupe,
dans   ce   cas   nous   serions
dignes de blâme.

15.    - Lorsqu'ils     l'emmenè­
rent avec l'idée arrêtée de la
jeter au fond d'un puits, nous
lui révélâmes qu'il les informe­
ra un  jour de  leur  mauvaise
action,   alors   qu'ils   ne   s'en
douteront pas.

16.    - Et le soir ils vinrent à
leur père en pleurant.

17. - Ils dirent : Oh ! père, nous nous exercions à la course et nous avions laissé Joseph à la garde de notre bien : le loup l'a dévoré. Tu ne nous croiras pas même si nous disions la vérité.

18. - Ils avaient maquillé la chemise de Joseph avec du sang. Quand Jacob la vit il dit « Vous avez plutôt conçu un complot. J'implore Dieu de m'accorder de la persévérance et de m'aider dans ce malheur.

19. - Quand vint à passer une caravane qui détacha quelqu'un pour chercher de l'eau. Lorsqu'il descendit le seau dans le puits il s'excla­ma : heureuse nouvelle ! Voici un enfant. Ils le cachèrent comme une marchandises et Dieu savait leur action.

20. - Ils le cédèrent à vil prix, pour quelques pièces d'argent, car ils ne voulaient pas le garder.

21. -Celui qui l'acheta, en Egypte, dit à sa femme : « traite cet enfant avec préve­nance : II pourra, un jour, nous être utile, ou bien nous l'adopterons comme fils. C'est ainsi que nous établîmes le pouvoir de Joseph en cette terre et que nous lui apprîmes à interpréter les songes. Dieu accomplit infailliblement sa volonté ; et la plupart des hommes ignorent cette vérité.

22. - Lorsque Joseph fut parvenu à l'âge viril, nous lui donnâmes la sagesse, et la science : juste récompense de la vertu.

23. - La femme du seigneur égyptien porte son regard sur Joseph. Elle ferme les portes et le sollicite au mal. Il répon­dit : « A Dieu ne plaise. Il est mon Dieu et m'a comblé de sa bienveillance : Les ingrats ne prospèrent point ».

24. - Mais la femme s'était éprise de lui et il se serait épris d'elle sans le secours de Dieu qui l'éloigna du mal et de la perversion parce qu'il était notre sincère serviteur.

25. - Elle courut après Jo­seph qui fuyait vers la porte et lui déchira sa robe par derriè­re : mais ils trouvèrent leur maître à l'entrée. La femme s'écria : « Que mérite celui qui attente à l'honneur de ta femme sinon la prison ou un châtiment cruel ! ».

26. - Joseph répondit : c'est plutôt elle qui aurait voulu me tenter. Un parent de la femme, présent, opina : « Si le manteau est déchiré par devant, la femme dit la vérité et lui est coupable ».

27. - Mais s'il est déchiré par derrière, c'est elle qui ment et lui est innocent.

28. - Lorsque le maître vit la robe déchirée par derrière il dit à son épouse : « cela est de vos fourberies qui sont mons­trueuses ».

29. - Le maître continue : « Joseph, garde le silence sur cette aventure, et toi, femme, implore le pardon de ta faute, c'est toi qui est coupable ».

30. - Dans la ville cependant les femmes en firent un potin : « L'épouse du seigneur — di­rent-elles — a voulu tenter son esclave : son amour l'a en­flammée. Nous la voyons com­plètement égarée.

31.-Lorsqu'elle eut appris cette perfidie, l'épouse du sei­gneur invita ces femmes et leur remit à chacune un cou­teau. Puis elle fit paraître Joseph. Troublées par sa beauté, les femmes le comblè­rent de louanges, tout en se coupant par distraction. Elles s'écrièrent « à Dieu ne plaise : ce n'est pas un humain mais un ange adorable ».

32.    - La femme du Seigneur
dit :   « Voilà ce  qui   me vaut
ma faute à vos yeux :  je l'ai
désiré mais  il  est   resté  pur.
Cependant, s'il s'y refuse en­
core,   je   le  ferais   mettre   en
prison pour l'humilier. »

33.    - Joseph s'écria : « Mon
Dieu  la prison  est  préférable
au   péché   qu'elle   m'incite   à
commettre. Mais si tu ne me
délivres des poursuites de ces
femmes, je succomberais et je
serais au nombre des incons­
cients.

- Son vœu est exaucé. Il
fut délivré des pièges tendus
par les femmes à son innocen­
ce : Dieu entend et sait.

35. - II fut mis en prison quoique son innocence fût re­connue.

36.    - Deux jeunes  hommes
se   trouvèrent    avec    lui    en prison.   L'un   d'eux   lui   dit   :
« J'ai   fait   un   songe.   Je  me voyais   pressant   du   raisin. »
L'autre lui dit   :   « Je portais sur ma tête des pains que les oiseaux venaient becqueter. »
« Oh toi qui est juste, dirent-ils,   donne-nous    l'interprétation de ces songes. »

37.    - « Je vous en donnerai
l'explication, dit Joseph, avant que vous ayez reçu le repas. Dieu m'a instruit parce que j'ai abandonné la secte des infidèles   qui   ne   croient   en   l'au-
delà. »

38. - Je professe la religion de mes pères Abraham, Isaac et Jacob ; le culte des idoles nous est interdit. C'est là pour nous une faveur de Dieu com­me pour tous les hommes ; mais la plupart n'en sont pas reconnaissants.

39. - O ! mes compagnons de prison. Des dieux divers doivent-ils   être   préférés   au Dieu unique dont la puissance s'étend sur tout ce qui est ?

40. - Vos dieux ne sont que de vains noms que vous avez inventés comme l'ont fait vos pères. Ces dieux ne détien­nent aucune puissance ; tout le pouvoir est à Dieu qui a ordonné qu'on n'adore que Lui. C'est là la vraie religion ; mais la plupart des hommes l'ignorent.

41.-0 ! mes compagnons de prison, l'un de vous devien­dra l'échanson de son Roi tandis que l'autre sera crucifié et les oiseaux se nourriront de sa tête. Voilà l'explication que vous me demandiez. »

42. - II dit à celui d'entre eux dont il espérait la libéra­tion : souviens-toi de moi, auprès de ton maître. Mais Satan effaça de sa mémoire le souvenir de Joseph qui resta plusieurs années en prison.

43. - Le Roi dit un jour : « J'ai vu en songe sept vaches grasses que sept vaches mai­gres ont dévorées puis sept épis verts auxquels sept épis arides ont succédé. Dites-moi, O ! courtisans ce que signifie cette vision si vous connais­sez la clé des songes.

44. - Seigneur, lui répondi­rent-ils, ce sont là des fantô­mes du sommeil et nous n'en connaissons pas l'explication.

45. - L'échanson qui s'était ressouvenu de Joseph dit : « Je pourrais vous en rappor­ter l'explication si vous voulez bien m'en charger. »

46. - O ! toi Joseph qui ne se trompe point, dit-il, expli­que nous ce que cela signi­fie: sept vaches grasses que dévorent sept vaches maigres et sept épis verts suivis de sept épis arides afin que je l'apprenne à ceux qui m'ont envoyé.

47. - Joseph répondit : vous sèmerez sept années de suite ; laissez en épis votre récolte, sauf ce qui sera nécessaire pour votre subsis­tance.

48.     - Puis   il   viendra   sept années   terribles   qui   épuiseront vos réserves.

49.     - Un    temps    viendra
ensuite où tous les hommes
retrouveront    l'abondance    et presseront leur raisin.

50.   - Qu'on    m'amène Joseph, dit le Roi ; lorsque le messager  alla   l'y   trouver, Joseph lui dit  :  « Retourne à ton maître et demande-lui quel était  le dessein  des femmes
qui   s'étaient   coupées   les doigts. Dieu sait parfaitement pourquoi elles l'ont fait. »

51.           - Le Roi les questionna :
« Pourquoi    aviez-vous    tenté Joseph ? » Elles répondirent :
« Nous   n'avons   jamais   rien appris de mal sur son comp­te. » Et la femme du seigneur dit   à   son   tour    :    « II   faut maintenant reconnaître la vérité; c'est moi qui l'ai tenté et il était innocent. »

52. - J'atteste cela, ajouta-t-elle, afin qu'il sache que je ne l'ai pas perfidement trompée et Dieu certes ne fait pas aboutir le complot des perfi­des.

53. - « Je n'ai pas l'intention de me disculper. La nature humaine est encline au mal ; seuls sont épargnés ceux qui ont le secours de Dieu. Dieu est Clément et Miséricordieux.

54. - Le Roi dit : « Qu'on fasse venir Joseph, je veux rattacher à ma personne. » Après l'avoir entretenu, il lui dit : « A partir de ce jour, tu Jouiras de notre faveur et de notre confiance. »

55.    - Joseph  lui  répondit   :
« Confie-moi l'intendance des dépôts  de ce  pays.   Je  suis économe et avisé. »

56.    - C'est   ainsi   que   nous
établîmes   Joseph    en    cette terre où   il   pouvait   satisfaire tous ses désirs. Ainsi accor­dons-Nous notre bienveillance à qui nous plait.  Nous n'ou­blions  point  le  prix dû à la
vertu.

57. - Mais la récompense de l'au-delà est encore préférable pour ceux qui croient en Dieu et le craignent.

58. - Quand les frères de Joseph arrivèrent, ils pénétrè­rent auprès de lui. Il les reconnut, mais ceux-ci ne le reconnurent pas.

59. - II leur fit servir ce qu'ils désiraient acheter en leur disant : « Amenez-moi votre frère par le père. Ne voyez-vous pas que je donne la bonne mesure et que je reçois bien mes hôtes.





60. - Si vous ne l'amenez pas, à votre retour, l'achat du grain vous sera interdit et vous n'approcherez plus de moi.

61. - Nous le demanderons instamment à son père, répondirent-ils, et nous ferons, certes, cela.

62. - Joseph ordonne à ses serviteurs de remettre dans les sacs de ses frères le prix de leur blé, afin que, de retour chez eux, l'ayant trouvé, ils revinssent.

63. - Arrivés dans leur fa­mille, ils dirent à leur père : « L'achat du grain, nous est interdit si nous n'amenons pas, avec nous, notre jeune frère. Nous veillerons bien sur lui.

 

64. - Vous le confierai-je, répondit-il, comme je vous avais confié son frère ? Dieu est meilleur gardien et le plus infiniment clément.

65. - Lorsqu'ils eurent ou­vert leurs sacs, ils trouvèrent leur argent et s'écrièrent : « O ! père que pouvons-nous dési­rer de mieux ? Voici le prix de notre blé ; il nous a été rendu. Nous pouvons encore ravitail­ler notre famille, et nous garderons bien notre frère. On nous accordera une charge de chameau en plus, cette faveur nous sera facile à obtenir.

66. - Je ne le laisserai point partir, dit leur père, à moins que vous ne vous obligiez devant Dieu à me le ramener, sauf en cas de force majeure. Lorsqu'ils eurent donné cette assurance, il dit : « Dieu est le témoin de votre engage­ment. »

67. - O ! mes fils, ajouta-t-il, n'entrez pas, par la même porte, dans la ville ; entrez-y plutôt par des portes différen­tes. Mais mon conseil ne peut vous être utile si Dieu en décide autrement. C'est à lui qu'appartient le pouvoir uniquement. C'est en lui que je mets ma confiance comme tous ceux qui se confient à Lui.

68. - Ils entrèrent dans la ville suivant l'ordre de leur père — et cela ne pouvait rien changer au destin — sans autre avantage que celui de satisfaire leur père. Jacob était doué de science. Nous avions éclairé son esprit, mais la plupart des hommes sont dans l'ignorance.

 

69. - Lorsqu'ils arrivèrent chez Joseph, celui-ci accueil­lit son jeune frère et lui dit : « Je suis ton frère, ne t'affli­ges point de ce qu'il nous ont fait.

70. - Lorsque Joseph eut pourvu aux besoins de ses frères, il fit mettre la coupe du Roi dans le sac du plus jeune et quand ils s'en retournèrent un héraut leur cria : O ! caravane ! il y a parmi vous des voleurs. »

71. - Les fils de Jacob s'étant retournés dirent : « Que cherchez-vous ? »

72. - « Nous cherchons la coupe du roi ; nous garantis­sons à celui qui la rapporte la récompense d'une charge de chameau en blé. »

73.    - Au nom de Dieu, vous
savez que nous  ne  sommes
point  venus  corrompre  votre
pays   et   que   nous   n'avons
jamais été des voleurs. »

74.    - Ils répondirent : Quel­
le sera la punition du voleur si
vous mentez ? »

75. - Que celui qui aura volé la coupe, répondirent-ils, soit retenu comme esclave, c'est ainsi que nous punissons le voleur.

76. - On commença à fouil­ler leurs sacs, avant celui du frère de Joseph, puis on trouva la coupe dans le sac de ce dernier.

Nous suggérâmes cet artifi­ce à Joseph qui, en réalité, n'allait pas retenir son frère comme esclave selon la loi du roi. Dieu accomplit sa volonté et élève qui lui plait ; mais au dessus de tout homme de Science, il y a un plus grand Savant.

77. - Si cet homme, dirent les frères de Joseph, a com­mis ce vol, un frère à lui a déjà volé. Joseph prit contenance et n'en fit rien paraître, tout en disant :   « Vous  êtes  plus  à plaindre et Dieu sait si ce que vous dites est exact.

78. - Seigneur, reprirent-ils, son père est très âgé. Prends l'un d'entre nous à sa place. Nous savons que vous êtes bienfaisant.

79.     - Joseph dit :  « A  Dieu
ne plaise que nous prenions
un autre que le coupable chez
qui nous avons retrouvé notre
objet.   Nous  serions   injustes
d'agir autrement.

80.     - En désespoir de cause,
il se retirèrent pour tenir con­
seil   entre   eux :   « Avez-vous
oublié, dit leur aîné, ce qu'il
est advenu de Joseph ? Quant
à moi,  je  ne  quitterai   point
l'Egypte que mon père ne me
l'ait permis ou que Dieu n'ait
manifesté sa volonté  en   ma
faveur ;  il est le meilleur des
Juges. »

81.  - « Retournez à votre
père et dites lui :   « Ton  fils
a volé.  Nous n'affirmons que
ce que nous savons. Nous ne
pouvons garantir ce que nous
ignorons.

82.     - Interroge   la   ville   où
nous   étions   et   la   caravane
dont   nous   faisions   partie ;
elles rendront témoignage que
nous disons la vérité.

83.    - Jacob dit :   « Vous a-
vez inventé cette histoire. Je
dois    m'armer    de    patience.
Peut-être  Dieu  me rendra-t-il
tous mes enfants, car II  est
Savant et Sage.

84.    - Puis   il    se   renferma
dans sa douleur en disant   :
« O !  mon fils Joseph si  re­
gretté. »   Et    le   chagrin    lui
blanchit les yeux tant il avait
de peine.

85.    - Ses enfants lui repré­
sentèrent    :    « Ainsi    tu    ne
cesseras   d'invoquer   Joseph,
jusqu'à ce  que  tu   ruines  ta
santé ou que tu en périsses.

86.    - Ah !, répondit-il, je ne
m'en plains qu'à Dieu, car je
sais de Lui, ce que vous ne
savez pas.

87.    - O ! mes enfants, allez
vous informer de Joseph et de
son frère et  n'en  désespérez
point.   Les   incroyants   seuls
désespèrent de la miséricorde
de Dieu.

88.  - Ils se retournèrent chez
Joseph et lui dirent   :   « Sei­gneur la misère s'est appesan­tie sur nous et notre famille.
Nous venons vers toi avec un
peu d'argent, en espérant que
tu   nous   donnes    la   bonne
mesure. Fais éclater la bienfai­
sance. Dieu récompense ceux
qui font le Bien.

89.  - Avez-vous oublié,  leur
dit-il,   ce   que   vous   fîtes   à
Joseph  et  son   frère  lorsque
vous    étiez    dans    l'égarem-
ment ?

90.   - «   Seriez-vous  Jo­
seph ? » s'écrièrent-ils. Il leur
répondit : « Je suis Joseph et
voici mon frère.  Dieu nous a
comblé de sa faveur, car celui
qui craint le Seigneur et souf­
fre avec patience éprouvera la
juste récompense de Dieu.

91.    - Par Dieu, lui dirent-ils,
le Seigneur t'a élevé au-dessus
de nous car nous étions dans
l'erreur.

92.    - Ne   craignez   de   moi
aujourd'hui   aucun    reproche,
leur   dit   Joseph.   Dieu   vous
pardonnera,    il   est    le   plus
infiniment miséricordieux.

93. - Allez, portez ce man­teau à mon père, couvrez-lui en le visage et il retrouvera la vue. Ensuite amenez ici toute la famille.

94. - Lorsque la caravane se mit en route, Jacob dit à ceux qui l'entouraient : je sens l'odeur de Joseph et je ne voudrais pas que vous me croyiez en délire.

 

95.    - Vous voilà encore, lui
répondit-on,   dans   votre   an­
cienne erreur.

96.    - Quand celui qui appor­
tait l'heureuse nouvelle, étant
parvenu lui jeta le manteau sur
la tête, il recouvra la vue.

97.    - « Ne vous ai-je pas dit,
s'écria Jacob, que je sais de
Dieu ce que vous ignorez.

98.-0 ! Père, dirent les enfants de Jacob, implore notre pardon : nous avons péché.

99. - Je prierai Dieu pour vous, leur répondit-il, il est indulgent et miséricordieux.

100.    - Lorsque la famille de
Joseph fut arrivée, celui-ci alla
recevoir son père et sa mère et
leur dit  :  « Entrez en Egypte.
Fasse Dieu que vous y puis­
siez vivre des jours tranquilles.

101.    - II fit assoir son père
et sa mère sur le trône. Ils se
prosternèrent devant lui. Voilà
dit Joseph à son père, l'inter­
prétation   de   mon   songe  de
jadis.  Dieu  l'a accompli   :   il
m'a comblé de ses faveurs en
me délivrant de la prison et en
vous amenant du désert après
que Satan eût mis la discorde
entre moi et mes frères. Dieu
est  généreux  dans  ses  des­
seins : il est savant et sage.

102. - Dieu, mon Seigneur, tu m'as donné de la puissance et tu m'as enseigné l'interpré­tation des songes. O ! Archi­tecte des Cieux et de la Terre, tu es mon appui dans ce Monde et dans l'Autre. Fais que je meure fidèle à la foi et introduis-moi dans l'Assem­blée des Justes.

 

RESULTAT COMPARATIF DES DEUX VERSIONS

Dans ce récit, que nous venons d'exposer, il y a lieu, tout d'abord, de comparer quelques éléments similaires dans les deux versions, de manière à faire ressortir comparativement le caractère propre du Coran. Puis, on doit poser le problème de cette similitude — Coran-Bible — qui intéresse plus particulièrement notre sujet.

La trame de l'histoire est la même, exactement la même, dans les deux versions.

Cependant, un examen sommaire révèle des éléments propres à caractériser chacune en particulier :

Tout d'abord la version coranique baigne constamment dans un souffle spiritualiste qu'on sent dans les traits et les paroles des personnages qui animent la scène coranique.

Il y a plus de ferveur religieuse dans les propos et les sentiments du Jacob coranique : il est plus prophète que père. Et ce caractère du personnage apparaît notamment dans sa manière d'exprimer son désespoir quand il apprend la disparition de Joseph. Il apparaît également dans sa manière d'exprimer l'espoir lorsqu'il encourage ses enfants de persévérer à rechercher encore Joseph et Benjamin.

La femme elle-même de Putiphar y parle un langage qui sied à une conscience humaine gagnée par le repentir et vaincue par l'innocence et la probité d'une victime : la pécheresse confesse à la fin sa faute et fait son mea-culpa.

Dans la prison, Joseph parle un langage hautement spirituel aussi bien avec ses codétenus qu'avec le chef de la prison : il parle en prophète qui accomplit sa mission auprès de toute âme qu'il estime devoir sauver.

Par ailleurs, la version massorétique surcharge quelque peu le caractère de personnages égyptiens — par conséquent des idolâtres — par des traits hébraïques : l'intendant de la prison parle comme un monothéiste. (1 Pentateuque. — Chapitre XLIII : 24.)

Dans la partie orino-critique du récit, l'allégorie de la famille se dessine moins bien : « les épis vides engloutissent les épis pleins » (2 N.D.L : La   version   catholique   dit : « Les   épis   pleins   dévorent,   etc.. »). Dans la version coranique, par contre, ils leurs succèdent simplement.

De même, la version massorétique révèle-t-elle des anachronismes qui peuvent d'ailleurs marquer le caractère apocryphe du passage en question.

C'est le cas, par exemple, du passage suivant : « ...Les Egyptiens ne mangent pas en commun avec les Hébreux : cela étant une abomination en Egypte. » (1 Pentateuque : Chapitre XLIII : 32)

On peut dire avec certitude que ce verset est dû à la plume d'un copiste soucieux de rappeler la période des épreuves pour Israël en Egypte, c'est-à-dire, bien après Joseph.

De même, les frères de Joseph utilisent-ils pour leur voyage en Egypte des « ânes » au lieu de « chameaux » dans la version coranique. Or l'usage des ânes ne peut avoir été fait par les Hébreux qu'après leur installation dans la vallée du Nil, quand ils devinrent sédentaires. L'âne est une bête de population sédentaire et en tout cas impropre à franchir de grands espaces désertiques pour venir de Palestine. D'ailleurs, jusqu'à Joseph, les descendants d'Abraham vivent encore à l'état patriarcal et nomade comme pâtres de « menu et gros bétail ».

Enfin le dénouement même du récit a un caractère nettement chronologique dans la version massorétique où il s'agit, dans les derniers chapitres que nous avons cru devoir retrancher pour éviter une longueur inutile, de détails matériels, de l'installation des Hébreux en Egypte.

Dans le Coran, ce dénouement est plus particulièrement en rapport avec le caractère exceptionnel du personnage central, Joseph, qui conclue :

« O, Mon père, ceci était bien le sens de mon songe de jadis : Dieu l'a réalisé et m'a comblé en me faisant sortir de prison et en vous amenant du désert après que Satan nous eût séparés. Dieu est infiniment bon : il est savant et sage. » V. : 100

Données Coraniques dans le récit de Joseph

N° des versets coraniques

Version Coranique C.

Version Massorétique M.

Observations

1-3

Introduction situant simplement le récit dans le cadre du phénomène religieux

Introduction situant le récit dans le cadre familial.

Différence.

4-6

Un songe de Joseph.

Deux songes de Joseph.

Différence.

7-15

Le départ de Joseph confié par Jacob à la suite d'un complot

Départ de Joseph sur ordre de Jacob.

Différence.

16-18

Doute de Jacob vis-à-vis de ses enfants et son espoir après le complot

Crédulité de Jacob et son désespoir après le complot.

Différence.

19-20

Vente de Joseph et son arrivée en Egypte.

Même version.

La version coranique souligne davantage l'intervention de Dieu..

24

Tentation de Joseph et secours de Dieu.

Absent.

25

La chemise déchirée par la femme.

La chemise saisie par la femme.

27-29

Condamnation morale de la femme par son époux.

Colère de l'époux contre Joseph.

Différence.

30-31

Scandale dans la ville et réunions des femmes.

Absent.

34

Prière de Joseph devant l'assiduité de la femme.

Absent.

Dans C, le Prophète parle davantage.

36-40

Sermon de Joseph à ses compagnons.

Absent.

41

Explication de deux songes sollicitée à Joseph.

Explication offerte par Joseph.

Différence.


Données Coraniques dans le récit de Joseph (suite)

Version Coranique C.

Version Massorétique M.

Observations

42-48

Dénouement psychologique de l'emprisonnement par l'aveu de la femme.

Dénouement politique sur un rêve du Pharaon.

L'esprit parle davantage dans C.

49

Prédiction de l'année d'abondance et d'euphorie.

Absent.

53

Sermon en présence de Pharaon.

Absent.

Le prophète est constamment plus manifeste en C.

54

Réhabilitation de Joseph.

Mission confiée à Joseph.

Justice en C. Politique en M.

55

Joseph demande la charge d'intendant.

La charge d'intendant lui est offerte.

Différence.

57

Préoccupation de l'au-delà.

Absent.

La religion parle davantage en C.

58-62

Scène de Joseph avec ses frères.

Variantes.

Joseph est plus prophète en C.

63-67

Mobile du retour en Egypte : démarche des enfants de Jacob auprès de lui.

Mobile du retour en Egypte : ordre de Jacob qui semble abandonner Siméon à son sort.

L'accusation d'espionnage et l'incarcération de Siméon manquent dans C.

68-69

Arrivée en Egypte et complot de Joseph.

Egalement.

70-79

Départ des frères de Joseph. Arrestation de Benjamin.

Avec variantes.

80

Conseil des frères

Absent.


Données Coraniques dans le récit de Joseph (suite)

Version Coranique C.

Version Massorétique M.

Observations

81-87

Retour des enfants auprès de Jacob qui conseille l'espoir et la persévérance.

Absent

88

Retour en Egypte chez Joseph

Absent.

89-92

Scène de dénouement par le pardon de Joseph.

Dénouement par l’émotion de Joseph.

Différence.

93

L'envoi du manteau de Joseph à son père

Absent.

.

94-95

Pressentiment de Jacob.

Absent.

96-99

Guérison de Jacob, sa prière et son pardon à ses fils.

Absent.

102

Conclusion de Joseph par une action de grâce.

Absent.

Toujours la note spirituelle dans C.

EXAMEN CRITIQUE DE LA QUESTION

Quelle que soit la divergence notée entre les deux versions, leur parenté demeure toutefois évidente, et elle n'a pas manqué à toutes époques, d'inspirer à la critique les objections les plus diverses.


Ces objections peuvent se résumer en deux hypothèses :

1°) Le Prophète s'est-il simplement imprégné à son insu de la pensée monothéiste qu'il aurait inconsciemment assimilée à son génie propre, pour la mouler ensuite dans le verset coranique ?

2°) Le Prophète s'est-il instruit des écritures judéo-chrétiennes par une information directe personnelle et consciente, en vue de la composition ultérieure du Coran ?

Voilà le grave problème posé.

Pour le résoudre, il faut examiner successivement ces deux hypothèses, au point de vue historique et psychologique à la fois.

Il serait utile pour l'intelligence de ce chapitre de se reporter aux données et conclusions recueillies sur le « moi » mohammadien dans le premier critère.

EXAMEN DE LA PREMIERE HYPOTHESE

Cette hypothèse se scinde en deux parties : d'une part, l'existence dans le milieu djahilien d'une influence judéo-chrétienne et, d'autre part, la manière dont cette influence a pu se traduire dans le phénomène coranique.

Or, toutes les recherches destinées à déceler la trace de cette influence dans le milieu arabe pré-coranique, n'ont apporté aucun résultat positif.

Ce milieu se révèle dans sa littérature et dans son folklore comme celui d'un analphabétisme général : c'était un milieu « d'Ummiyyin », selon l'expression historique du Coran qui dit, s'adressant aux Arabes djahiliens : « Ainsi avons-nous envoyé « parmi vous un prophète qui vous lira Notre enseignement, « afin de vous parfaire et de vous apprendre le Livre et la « sagesse que vous ne connaissez point. » Cor. Il-V 151.

Les documents écrits de cette époque sont rares : sa pensée ainsi que son folklore, n'étaient fixés que par une tradition orale qui en a d'ailleurs transmis l'essentiel aux siècles des lettres et des sciences musulmanes.

Mais le Coran constitue, sur cette époque djahilienne, un document écrit d'une authenticité indiscutable.

Or, ce document unique, confirmé par la tradition orale, ne nous apprend rien quand à l'existence d'une pensée monothéiste diffuse dans le milieu djahilien. Au contraire, il souligne à plusieurs reprises l'inexistence de toute influence religieuse à l'époque pré-coranique.

En effet, s'adressant cette fois à Mohammed lui-même, le Coran lui signifie sa mission « afin, lui dit-il que tu leur « enseignes (aux Arabes), le Livre et la sagesse ».

Voilà bien Mohammed explicitement désigné comme le premier maître, ès-monothéïsme, pour l'Arabie.

Ce verset est confirmé tout au long du Coran : notamment dans l'histoire de Noé, qui finit par cette conclusion significative n Ces récits que nous te révélons relèvent de l'Inconnu que ni toi ni ton peuple ne connaissaient auparavant » Cor. XI, 49.

Le récit lui-même de Joseph, que nous venons d'exposer est encadré par les versets (3) et (101) qui ont le même caractère historique que les précédents, à savoir : l'affirmation de l'inédit pour le milieu arabe de toute la chronologie monothéiste.

Or, quelle serait la valeur dialectique de tous ces versets, de toutes ces affirmations, aux yeux des contemporains de Mohammed et de ce dernier lui-même, si de tels témoignages n'étaient que des déclarations contredites par la réalité de l'époque ?

Or, cette réalité — contrôlable pour tous les contemporains de Mohammed, explicitement pris à témoin dans les versets ci-dessus — n'est pas autre chose que l'absence affirmée avec force par le Coran, confirmée par la tradition orale, de toute influence judéo-chrétienne dans la culture djahilienne.

Au début de ce siècle, les Pères Jésuites de Beyrout avaient fait de très importantes recherches à ce sujet, pour faire la part des « poètes chrétiens dans la Djahilia ». Ces recherches n'ont abouti qu'à une imposante compilation littéraire, qui n'a de chrétien que le titre, que nous venons précisément de mettre en italique. Cet imposant travail a eu notamment le résultat remarquable et inattendu, de prouver le contraire de ce que voulaient ces auteurs.

D'autre part, il y a lieu de noter que, ni à la Mecque préislamique, ni dans ses environs, on n'a enregistré aucun centre culturel monothéiste qui ait pu diffuser la pensée biblique, que nous trouvons exprimée dans le Coran.

On cite quelques cas de hanifs qui auraient pu exercer une certaine influence spirituelle sur le milieu où s'est formé le « moi » mohammadien.

Or Mohammed, lui même, fut « hanif » avant sa mission et les versets qui ont trait à son « ignorance des écritures » s'appliquent forcément aux autres « hanifs ». D'ailleurs, le « hanif » était lui-même un cas exceptionnel, dans un milieu essentiellement païen. Il est même à noter, sur ce point, que ce milieu n'a pas beaucoup évolué depuis, malgré l'empreinte séculaire de l'Islam. Dans une remarquable étude sociologique, un auteur arabe moderne, a posé précisément la question qui nous intéresse : « Le Christianisme et le judaïsme, se demande cet auteur, ont-ils préparé l'Islam ? » (1 Dr Bichr Farès : « L'Honneur chez les Arabes avant l'Islam » p. 175).

Et il répond négativement en s'appuyant notamment sur une remarque du P. Lammens qui attribua l'inexistence de l'influence du christianisme « à la situation excentrique de ses adeptes arabes, à l'opportune surveillance d'une hiérarchie ecclésiastique organisée. »

D'autre part, si la pensée judéo-chrétienne avait réellement pénétré la culture et le milieu djahilien, l'absence d'une traduction arabe de la Bible ne s'expliquerait pas.

(1)   En ce qui concerne le Nouveau Testament, un fait est certain. Au quatrième siècle de l'Hégire, il n'en existait pas encore de traduction arabe. Nous le savons par le recoupement de Ghazali qui dut recourir à un manuscrit copte pour rédiger son « Rad ». (2 Ghazali : « Réfutation courtoise de la divinité de Jésus, d'après les Evangiles ».)

Et le R.P. Chidiac, qui, pour traduire l'ouvrage du philosophe arabe, dut rechercher, dans toutes les directions, les sources évangéliques qui avaient pu servir à la composition du « Rad », signale comme première rédaction d'un texte chrétien en arabe, un manuscrit de la bibliothèque de Saint-Pétersbourg rédigé vers 1060 par un certain Ibn El-Assal.

Ainsi, il n'existait pas de traduction, arabe de l'évangile à l'époque de Ghazali, et à fortiori, n'en existait-il pas à l'époque pré-coranique.

Pouvait-il exister néanmoins une traduction de l'Ancien Testament ?

Le Coran qui nous rapporte l'écho d'une controverse entre Mohammed et certains membres de la communauté israélite de Médine, dit à l'adresse de ceux-ci «Apportez le Pentateuque et lisez-le pour montrer si vous êtes véridiques». Cor. III. V. 93.

N'est-ce pas là l'indice qu'il n'y avait pas de lecteurs arabes de l'hébreu, d'une part, et qu'il n'y avait pas de texte arabe du Pentateuque, d'autre part ?

Par conséquent, rien n'est plus improbable que l'existence d'une influence monothéiste faute de source judéo-chrétienne écrite dans le milieu djahilien.

En sorte qu'il est impossible de conclure une imprégnation inconsciente du «moi» mohammadien dans ce milieu.

EXAMEN DE LA SECONDE HYPOTHESE

Cette hypothèse imputerait à Mohammed une information directe et personnelle sur les Ecritures, préalablement au Coran. Elle aurait, par conséquent, deux significations psychologiques possibles :

1 °) Mohammed se serait informé d'une manière systématique pour composer sciemment le Coran.

2°) II se serait informé (ou bien, il aurait été informé) et aurait utilisé inconsciemment les matériaux ainsi mis à sa disposition.

La première hypothèse est insoutenable eu égard à la conclusion générale sur le prophétisme et à la conclusion particulière sur le «moi» mohammadien, relativement à la sincérité et à la conviction personnelle de Mohammed sur lesquelles nous avons clos le débat dans les chapitres précédents.

En ce qui concerne la seconde supposition, les mêmes considérations sur le «moi» mohammadien obligent à lui donner un sens psychologique plus précis.

En raison de ce qui a été établi au premier critère, on est obligé de regarder l'information directe et personnelle de Mohammed comme un état de conscience oublié de lui-même.

Dans ce cas, il s'agirait en somme d'un phénomène d'amnésie très curieux.

Or, tous les détails de la vie privée ou publique de Mohammed témoignent chez lui d'une équation personnelle parfaite.

En particulier, sa mémoire était prodigieuse à tout égard.

Même dans l'état de réceptivité où il se trouve à l'instant de la révélation, sa mémoire fonctionne comme nous l'avons vu au premier critère et comme nous le verrons plus loin au paragraphe des «Oppositions». Il était, en effet, le premier conservateur des sourates qu'il avait récitées par cœur jusqu'à ses derniers instants.

Un jour, on lui avait présenté pour la rançon d'un Mecquois, captif des Musulmans, un certain collier porté jadis par Khadidja. Mohammed le reconnut aussitôt et les larmes aux yeux, il libère l'idolâtre qui était son gendre, en lui disant de restituer l'objet à sa fille.

Cette mémoire auditive et visuelle prodigieuse qui caractérise chez lui le Prophète et le Chef, ne peut se concilier avec une amnésie, amnésie qui doit être considérée d'ailleurs comme lacunaire puis­qu'elle n'embrasse pas tout le passé conscient du sujet, mais conserve seulement le souvenir de la source de son information sur les Ecritures et de sa manière de l'utiliser inconsciemment.

Cette amnésie serait d'autant plus bizarre que le Prophète garderait, d'autre part, le souvenir parfait quant à l'objet de cette information, comme la sourate de Joseph, par exemple.

Il faudrait noter une autre bizarrerie : cet «objet» n'est pas restitué dans une forme rigoureusement biblique : il reçoit auparavant la retouche coranique, dans le détail matériel ici, et dans le trait spirituel là, comme nous l'avons montré dans le tableau comparatif de la légende de Joseph.

Enfin, les sources arabes d'information faisant défaut, comme nous l'avons vu, dans l'examen de la première hypothèse, il aurait fallu donc à Mohammed adapter l'objet de son information — prise à une source nécessairement étrangère — à l'expression coranique, par un choix préalable de termes arabes judicieux.

Cette adaptation ne pourrait, en effet, s'opérer spontanément sans le concours des facultés conscientes du sujet.

Pour toutes ces raisons, nous serions bien embarrassés devant un cas d'amnésie et d'inconscience lacunaires, qui ne s'explique pas en psychologie, à supposer même qu'un tel cas fut compatible, par ailleurs, avec les autres données du phénomène coranique.

D'un point de vue historique, enfin, si cette source étrangère avait existé, pour l'information de Mohammed, elle ne pouvait qu'être orale et non écrite pour être à la portée d'un «Ummi».

Nous aurions affaire, dans ce cas, à une sorte de «souffleur» chuchotant constamment à Mohammed - et à l'insu de celui-ci -toutes les paroles concernant sa mission. Le caractère absurde d'une pareille supposition apparaît en face de deux réalités indiscutables : la valeur coranique et la valeur du «moi» mohammadien.

Ainsi, sous quelque aspect que nous considérions l'hypothèse en question, nous aboutissons à des contradictions historiques et psychologiques.

On est obligé de conclure que les similitudes constatées ne sont imputables ni à une influence judéo-chrétienne diffuse dans le milieu djahilien, ni à une formation personnelle, consciente ou inconsciente, de Mohammed.

Cette conclusion fondée jusque là uniquement sur la considération des similitudes, s'impose davantage si l'on considérait, d'autre part, les caractères propres du Coran.

En effet, même dans la chronologie du monothéisme où le lien de sa parenté biblique est si étroit, le Coran n'en affirme pas moins son indépendance par de multiples traits caractéristiques, tels ceux que nous avons réunis dans le tableau comparatif de la légende de Joseph.

C'est bien aussi le cas dans l'épisode du passage par les Hébreux de la mer Rouge où «Pharaon et ses troupes furent engloutis», selon le Livre de l'Exode.

Or, ce récit est complété dans la version coranique par un détail inattendu et même extraordinaire, à savoir : le salut corporel de Pharaon échappant par miracle à l'engloutissement.

Mais précisément, les égyptologues attaquent la version biblique en prétendant que la chronique des rois d'Egypte n'a pas enregistré la disparition, en mer Rouge, du Pharaon contemporain de Moïse.

Constatons, maintenant, ce qu'en dit la version coranique : «Ainsi, tu (le Pharaon) crois et jusqu'à cet instant, tu as été rebelle et corrompu. Nous allons cependant te sauver de la mer dans ton corps, afin que tu sois un témoignage pour la postérité». Cor. XX - V : 91,92.

L’exégèse biblique a cherché néanmoins la confirmation historique de la disparition du Pharaon de l'Exode dans les documents qui ont trait à la vie d'Amenhotep IV qui était le nom dynastique du personnage égyptien.

M. Hilaire de Barenton s'appuie pour cela sur les «Mémoires de Moursil», un certain prince hittite. Celui-ci écrit, dans ses Mémoires: «La reine d'Egypte qui était grande adoratrice d'Amon envoya un messager à mon père et lui écrivit ainsi : «mon mari est mort et je n'ai pas de fils...»

Mais le roi hittite dut rester sceptique quant à la mort du Pharaon, puisque la reine, selon le même texte lui écrit de nouveau : «Pourquoi as-tu dit : ils veulent me tromper... Tout le monde t'attribue beaucoup de fils ; donne m'en donc un afin qu'il soit mon mari et règne en Egypte».

Et M. De Barenton continue dans ces termes : (le roi hittite) se laissa convaincre et envoya un de ses fils. Il mourut en cours de route, de mort naturelle - dirent les Egyptiens - assassiné prétendi­rent les Hittites». (1 .Petite histoire illustrée du Monde Ancien» (p. 36). H. de Barenton.)

Nous avons souligné à dessein les données essentielles du document hittite qui sert de base à l'auteur pour conclure à la mort du Pharaon

A cette conclusion, inspirée du souci de faire coïncider la thèse biblique avec la donnée historique, s'oppose l'opinion des égyptologues. Ceux-ci n'admettent pas la disparition d'Amenhotep IV, mais seulement un changement brusque de son nom en celui de Khuniaton et surtout sa métamorphose morale et politique qui suivit l'Exode. Il semble s'être opéré dans la vie du personnage égyptien une soudaine révolution.

Voici ce qu'en écrit, en effet, Maspéro : «Tout d'un coup, en effet, ... ce pharaon se trouve métamorphosé en un autre personnage. Les cartouches royaux gardent le même nom, Suten Bâti Neferkhperra ouanra, mais le nom Sa-râ devient Râ-aten-Houti. De plus sa religion change ; il était pontif d'Amon, il devient pontif d'Aton-Râ... En conséquence, il quitte Thèbes, la ville d'Amon et s'en va à Khoutaton, ville nouvelle qu'il a dédiée à Aton, le Soleil, son dieu nouveau...» (1 cité par H. de Barenton : «Petite Histoire illustrée du Monde Ancien» page 42).

Or, cette métamorphose n'est explicable que si un événement considérable, étrange même, a pu transformer aussi radicalement la vie du personnage comme ce serait le cas, par exemple, si celui-ci ayant vu l'engloutissement de son armée et se croyant lui-même englouti dans la mer Rouge, se serait trouvé néanmoins d'une manière ou d'une autre, sauvé comme nous le dit le Coran.

Et, il s'agirait bien, en somme, d'un salut corporel puisque Pharaon ne se convertit pas au Dieu de Moïse mais adopte seulement une métamorphose morale païenne signalée par les égyptologues.

Que deviendrait, dès lors, le témoignage hittite et que signifierait, en particulier, la démarche de la reine ? Il est naturel que la métamorphose du Pharaon ait eu des conséquences jusque dans sa vie conjugale surtout que l'épouse est demeurée adoratrice d'Amon, alors que l'époux était devenu prêtre du Dieu soleil.

Il s'en suit de là une scission religieuse, politique et conjugale : Khouniaton faisant assassiner le prince hittite - prétendant à la main de la reine rebelle - pour régler un drame conjugal et politique.

II serait souhaitable sans doute de savoir si la reine n'était pas effectivement demeurée dans sa capitale à Thèbes, ce qui apporterait plus de clarté sur l'aspect politique et conjugal du drame.

Quoi qu'il en soit, le Coran ne contredit pas absolument la Bible sur ce point, mais y ajoute toutefois un détail explicatif qui concilie la thèse religieuse et la thèse scientifique.

De même, la version biblique fait-elle mention du Mont Ararat, dans l'épisode du déluge et l'exégèse judéo-chrétienne situe ce lieu en Arménie. Le Coran cite un autre nom propre, celui du Mont Djoudi, situé dans le Mossoul.

Or, les découvertes géologiques et archéologiques récentes situent précisément le phénomène diluvien en Mésopotamie inférieure, non loin de la ville d'Ur, où naquit Abraham.

Les deux textes peuvent avoir désigné deux épisodes distincts du phénomène diluvien. Mais il pourrait s'agir aussi, d'une erreur de scribe dans la Bible, une de ces erreurs pour lesquelles Jérémie stigmatisait «le burin menteur des scribes».

Enfin, la version coranique est totalement indépendante de la thèse judéo-chrétienne qui regarde, à des titres différents, la crucifixion de Jésus comme une réalité historique. Mais le Coran affirme à ce sujet : «Ils ne l'ont point tué ni crucifié, quoi qu'il leur en paraisse». Cor IV. v. 156-157.

Cette version originale du Coran ne coïncide avec aucun document judéo-chrétien. D'autre part, les écrits des premiers chrétiens laissent la porte ouverte à toutes les hypothèses, sur la fin de Jésus et sur la durée de son ministère.

Irénée, cité par M. Montet, comme le premier témoin de l'authenticité de l'Evangile de Saint-Jean, professe, à la fin du deuxième siècle, que Jésus avait enseigné jusqu'à l'âge de cinquante ans, contrairement à la tradition chrétienne actuelle qui regarde la fin de son ministère à l'âge de trente-trois ans.

S'il fallait, coûte que coûte, ramener la chronologie monothéiste du Coran, sur ce point à une source chrétienne, on pourrait faire un rapprochement partiel entre la thèse coranique sur la disparition de Jésus et celle de la doctrine docétiste qui professe également la mort apparente de Jésus, selon l'Evangile de Pierre.

Ce rapprochement demeure toutefois partiel, parce que le Coran regarde la naissance et la vie de Jésus, comme des réalités terrestres indiscutables, alors que le docétisme renferme tout cela dans une sorte de doctrine générale de l'apparence.

On peut ainsi suivre, pas à pas la pensée coranique et la pensée biblique, en leur trouvant sur le fond monothéiste, des points communs indéniables ; mais aussi, aussi nombreux sinon plus, des points de divergence.

Pour pousser jusqu'au bout cet examen critique, il faudrait admettre la relation du Coran avec - non pas une seule - mais plusieurs sources judéo-chrétiennes.

Il faudrait en outre admettre, - étant donné les divergences notées sur plusieurs points de la chronologie monothéiste - que le Coran se serait inspiré d'une ou de plusieurs versions bibliques qui n'existent plus actuellement.

Et il faudrait, enfin, admettre que le Prophète travaillait à la manière d'un érudit, compulsant de nombreux documents, les méditant et les coordonnant en vue d'en tirer la version coranique.

Il est vrai que «l'esprit critique moderne» a des naïvetés déconcertantes, comme signale M. Montet lui même, à propos du Professeur de médecine Astruc (1684-1766), dans ces termes : «II est évident qu'Astruc se représentait, avec une certaine naïveté, Moïse consultant des documents et travaillant comme un savant du 18e siècle...».

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