Le Coran, tu t'abreuveras !

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Deuxième partie

LE CORAN SOUS SES TROIS ASPECTS,

RELIGIEUX, MORAL ET LITTERAIRE

 

 

Si donc, loin de toute influence extérieure, le Coran a toujours eu un effet remarquable sur les esprits les plus divers, c'est qu'il a dû se présenter aux hommes avec un attrait particulier, s'adaptant à leur manière de penser et de sentir, répondant à leurs exigences de croire et d'agir, et apportant une solution aux grands problèmes qui les agitent. C'est, en un mot, qu'il a du donner satisfaction à leur besoin de vrai, de bien et de beau, par le moyen d'une œuvre à la fois religieuse, morale et littéraire.

 

 

Chapitre Premier

LE VRAI, OU ÉLÉMENT RELIGIEUX



L'un des traits forts de la prédication islamique réside à notre avis dans la manière dont elle a présenté la vérité religieuse et essayé de faire cesser les disputes à son sujet.

Sur les deux grandes questions théoriques qui ont divisé et subdivisé la pensée philosophique, « D'où vient le monde ? Où va-t-il ? », on sait comment les religions révélées, après avoir donné une réponse précise, ont fondé sur cette réponse un système de dogmes et de cultes variant d'une époque à l'autre, d'une communauté à l'autre, et qui varie encore sous nos yeux non seulement dans ses formes, mais aussi dans ses principes fondamentaux. Or, par une sorte d'instinct logique, l'homme n'admet pas facilement qu'une vérité divine puisse en contredire une autre. Ce qui a été proposé hier comme étant vrai de toute éternité, peut-on le déclarer demain suranné, bon à jeter et à être remplacé par son contraire sans faire naître le trouble dans notre esprit, en nous laissant supposer quelque fausseté dans l'une ou l'autre affirmation ? Quelque extérieur qu'il soit, l'accord sur telle ou telle idée demeure pour le sens commun un signe de sa vérité. On peut dire qu'une doctrine aura d'autant plus d'ascendant sur les esprits qu'elle aura rallié à son système les autorités qui la soutiendront et qui augmenteront d'autant la confiance en elle. Les disputes des maîtres nous déconcertent et nous mettent dans le désarroi. C'est dans leur unanimité que nous trouvons l'équilibre nécessaire à notre repos intérieur. Comme il est réconfortant, en effet, de savoir que les autres pensent comme nous, que les grands cerveaux de l'humanité se sont rencontrés sur la même opinion, que les porte-parole de Dieu se confirment et se tiennent solidaires ! Moïse ne se réclame-t-il pas sans cesse d'Abraham, d'Isaac et de Jacob ? Jésus n'est-il pas venu pour accomplir les Lois et les Prophètes ?

C'est sur cette idée que le Coran insiste avec encore plus de force et de ténacité. Il affirme catégoriquement non seulement que tous les Prophètes ne constituent qu'une communauté religieuse indivisible sous l'égide du Seigneur (21,92 ; 23,52), mais aussi que cette unité fut primitivement celle de tous les hommes et que ce sont les successeurs qui se sont divisés (2,253 ; 10,19) soit par oubli d'une partie de l'enseignement divin (5,13-4), soit par les manières défectueuses de le présenter (2,75 ; 5,13,41), soit par les ambitions et les intérêts (2,146,174).

Et, conséquent avec lui-même, le Coran ne définit pas l'islam comme un mahométisme rivalisant avec le mosaïsme ou le christianisme et leur disputant l'honneur de la vérité. Être musulman, c'est appartenir en même temps à Moïse, à Jésus et à tous les messagers divins depuis la création du genre humain, en les confondant tous dans le même respect et en ajoutant foi à tous leurs enseignements, sans aucune distinction entre eux (2,133,285 ; 3,84 ; 4,152). Ou plutôt c'est appartenir à Dieu et suivre sa volonté qui s'est manifestée successivement par leur bouche (2,133 ; 3,84). Dès lors, les schismes et les rivalités sont condamnés (4,159 ; 42,14) ; car s'il est vrai que la doctrine que tel homme vient prêcher est identique à la mienne, il n'y a pour moi aucun motif de la repousser seulement parce qu'elle vient de lui, si ce n'est l'égoïsme (2,91), la jalousie (2,109) ou la vanité (5,18).
 

C'est donc à un retour à l'unité primitive que le Coran fait appel. Union que toutes les belles âmes chérissent et souhaitent et dont il suffit de prononcer le nom pour lui ouvrir les cœurs bien disposés. C'est un premier pas, sans doute, mais l'essentiel réside dans le programme et la méthode.
 

Nous pensons que le point de départ, le noyau autour duquel s'organise le système d'argumentation coranique consiste dans cette idée centrale d'un artisan transcendant, tout-puissant et tout bienfaiteur, créateur de toute chose dans le monde et dont tout dépend absolument. Ce qui fait le bonheur de cette idée, c'est que, d'une part, elle répond parfaitement à l'unité religieuse qu'on se propose de rétablir, le schisme ne pouvant naître que du pluralisme (3,64 ; 29,46). C'est, d'autre part, qu'en s'élevant au-dessus de toutes les particularités religieuses, elle ne fait que rappeler les hommes à la vérité éternelle qui n'a jamais cessé d'être reconnue ou facilement reconnaissable par tous. En effet, même les Arabes païens qui pratiquaient une idolâtrie grossière n'en reconnaissaient pas moins un Dieu suprême, créateur de l'univers et administrateur du monde céleste (29,61). Cette reconnaissance n'est pas seulement due à quelque vestige conservé chez eux de la religion des patriarches, Abraham et Ismaël ; elle existe en germe dans l'esprit humain (7,172). Mais ce monothéisme primitif, cette religion naturelle, comme l'appelle le Coran (30,30), n'était chez eux qu'une sorte de vue théorique enveloppée et pratiquement submergée par les cultes qu'ils rendaient à une infinité d'autres divinités inférieures (12,106). N'invoquant Dieu que dans le cas d'un grand danger (10,22), ils ne lui consacraient de leurs offrandes qu'une partie infime (6,136). Par leur contact quotidien avec les éléments de la nature, ils attribuaient tout naturellement quelque influence aux étoiles (53,49) et aux astres (41,37) devant lesquels ils se prosternaient. Entre Dieu et l'homme, ils instituaient des puissances intermédiaires capables de rapprocher l'homme de son créateur (39,3) ou d'intercéder en sa faveur auprès de Dieu (10,18). Ainsi les anges, qu'ils tenaient pour les filles de Dieu, faisaient l'objet de leur adoration (43,19-20), les statues (22,30) et les pierres levées (5,90), qui devaient à leurs yeux ou receler quelque principe caché ou symboliser quelque divinité invisible, avaient fini par recevoir la même vénération que la chose symbolisée. Petit à petit, les imaginations les plus superstitieuses ne manquèrent pas d'inventer au-dessous du grand mais lointain Dieu créateur, une infinité de petits dieux pour les petites affaires. Comment cet anthropomorphisme invétéré aurait-il pu concevoir un roi sans lui adjoindre des aides et des collaborateurs aussi dignes d'être adorés que le créateur lui-même ? De cette conception bâtarde, où les dieux créés sont à la fois une propriété du Créateur et ses associés, la tradition nous a conservé une formule étonnante que les pèlerins païens employaient dans leurs invocations : « Je me consacre à toi ô dieu, je me consacre à toi. Tu n'as aucun associé excepté les associés dont tu es le maître. » Que les dieux ne soient qu'un, c'eût été pour eux chose étrange (38,5). D'autant plus étrange et mensongère à leurs yeux qu'ils n'avaient jamais entendu prêcher cette unité de Dieu ni parmi eux ni à travers les révélations précédentes (38,6). Dans le christianisme sous la forme où il fut introduit en Arabie du Nord et du Sud par quelques sectes réfugiées, et malgré la différence entre les personnages déifiés ici et là, ils trouvaient assez d'analogie pour tirer argument en faveur de leur polythéisme (43,57-8). Car ces gens de l'Écriture sainte avaient réussi eux aussi à concilier l'unité du Dieu créateur avec la pluralité des dieux adorés. Avec les uns et les autres, et contre les uns et les autres, le Coran s'empare du premier concept pour détruire le second. Il prend ses adversaires à leur propre aveu pour leur montrer sinon l'absurdité du moins l'ingratitude que représente ce mélange et cette confusion (2,21-2 ; 16,17 ; 22,73). L'unité qu'il enseigne s'appuie donc sur une idée qui existait déjà sur place, quoique ensevelie sous les décombres d'idées antagonistes. Il la dégage du milieu du chaos et lui rend sa pureté plutôt qu'il ne l'invente de toutes pièces. Il procède par élimination, non par addition.
 

Ainsi que nous l'avons insinué plus haut, la force d'une idée religieuse n'est pas dans son originalité mais au contraire dans son caractère originel. Elle entraîne notre adhésion avec d'autant plus d'attachement qu'elle plonge ses racines dans les croyances de nos ancêtres les plus reculés. Voilà pourquoi, outre le raisonnement déductif que nous venons d'indiquer, le Coran appuie sa doctrine de l'unité du culte sur la tradition prophétique de toutes les époques antérieures (2,133 ; 3,79 ; 21,24-5 ; 22,78 ; 43,45). Ainsi, la raison et la tradition concourent pour lui à établir le culte d'un Dieu unique et à réfuter l'idolâtrie et l'association sous toutes leurs formes (46,4).
 

Mais comment expliquer qu'une proposition aussi rationnelle, aussi ancienne et sans cesse renouvelée par les enseignements positifs, soit susceptible de disparaître aussi vite des esprits pour céder la place à des idées tout opposées ? C'est que, par sa nature, l'homme se sent porté à admirer la puissance créatrice partout où elle se manifeste. Et, de l'admiration à l'adoration, le processus va sans solution de continuité et ne rencontre que des différences de degrés. Le soleil qui nous éclaire, nous réchauffe et nous donne la vie ; l'arbre qui nous abrite et nous gratifie de ses fruits ; la source qui jaillit mystérieusement au milieu des rochers, toutes les forces naturelles qui agissent ainsi silencieusement et efficacement, sont autant de merveilles capables de captiver l'esprit d'un observateur attentif. Que dire des prodiges extraordinaires ou surnaturels d'un magicien ou d'un thaumaturge ? L'intelligence, guidée le plus souvent par les sens, tend facilement à localiser ces phénomènes dans le milieu immédiat qui les produit. Elle les attribue à l'objet qui les manifeste comme s'il en était la cause réelle, l'agent autonome. Ce n'est que par un effort volontaire de réflexion, effort qu'elle ne fait pas toujours, que l'intelligence peut s'élever du phénomène actuel à ses origines et du sensible à l'intelligible. Un des premiers buts du Coran est de soutenir puissamment cet effort en nous rappelant sans cesse l'impossibilité, pour toute créature, ni de sortir du néant sans un acte créateur, ni de se créer elle-même, ni de créer quoi que ce soit dans les cieux ou sur la terre (52,35-6 ; 7,191-2), pas même un insecte même si tous les efforts s'unissaient pour le créer (22,73). Si, aux plus puissants du monde, une mouche ravissait un jour quelque chose, ils seraient incapables de la recouvrer sur elle (ibid.). Tous, en dehors de Dieu, ne possèdent pas le poids d'un atome dans les cieux ou sur la terre (34,22). Nul autre que Dieu ne peut changer l'ordre de la nature (33,62 ; 35,43 ; 48,23) ni le maintenir tel qu'il est (22,65 ; 35,41).
 

Nous appelons lois inexorables cet ordre constant des choses dans lesquelles notre intervention ne saurait rien modifier. Par rapport au Créateur, cette constance et toutes les lois de la causalité ne tiennent qu'à un mot de sa volonté. S'il le voulait, il rendrait salée et amère l'eau de la pluie (56,70), il ferait tomber le ciel sur la terre (22,65), il ferait disparaître le genre humain et mettrait d'autres créatures à sa place (14, 19 ; 35,16). Qui pourrait arrêter son bras s'il voulait perdre tout ce qui vit sur la terre (5,17) ? Dieu n'est pas seulement le plus puissant, il est proprement le tout-puissant. Toute la chaîne des causes prochaines et lointaines n'est qu'un instrument dans la main de l'artisan du monde (39,62-3). Tout doit s'expliquer en dernière analyse, par Lui (53,42).
 

À entendre ce langage, on serait tenté d'en conclure non seulement à une fatalité absolue qui rend vaine toute intervention humaine, mais encore à une entière passivité du monde où disparaîtrait tout lien de causalité.

Une telle conclusion, outre qu'elle déconcerte la raison et interdit toute science, est en opposition avec deux groupes de textes coraniques : Ceux qui font un appel constant à notre effort moral et ceux qui expliquent tel phénomène physique ou historique par tel autre. La seule solution soutenable serait celle qui accorde à chacune des données une portée définie.

N'attribuer à l'homme et au monde ni un pouvoir autonome, ni une impuissance totale ; tel est le juste milieu dans lequel le Coran semble vouloir nous placer. Dans une série de phénomènes qui se produisent en suivant toujours un ordre régulier de séquences, nous avons le droit de supposer qu'ils se produiront à l'avenir dans le même ordre, et la croyance à un ordre stable de la nature est indispensable à la vie. Mais il ne faut pas croire que cette stabilité tienne à l'essence des choses, indépendamment de l'esprit supérieur qui les gouverne et les coordonne. C'est à un acte de la volonté divine que tout est redevable de son existence, de sa persistance, de sa force et de sa stabilité.
 

Bien loin de devoir être regardée comme une paresse de l'esprit, l'explication religieuse du monde procède d'une intelligence plus élevée que celle de la science. Elle admet la pensée scientifique, la contient et la dépasse. Quand celle-ci s'arrête à considérer les causes prochaines et les étapes intermédiaires, le besoin métaphysique ne s'arrête pas là et il ne trouve satisfaction qu'en remontant jusqu'au commencement des commencements, qui explique tout et que rien ne peut expliquer entièrement. Le fini est marqué dans un coin de l'infini. Il ne faut donc pas s'émerveiller outre mesure devant les œuvres de l'homme et de la nature, si magnifiques soient-elles. Le pouvoir par lequel agit un thaumaturge, pouvoir limité aussi bien dans le temps et l'espace que dans ses effets, n'est qu'un pouvoir d'emprunt, toujours sujet à être retiré par Celui qui le lui a prêté « II n'est de puissance ou de pouvoir que par la grâce de Dieu » (18,39). (لا قوة إلاّ بالله)

« C'est Toi que nous adorons, c'est de Toi que nous attendons le secours » (1,4).

(إياك نعبد و إياك نستعين)
 

On n'a pas compris le Coran si on interprète autrement ce refus du Prophète à se faire passer pour un faiseur de miracles. On insinue par là qu'il n'a pas su donner des signes de la divinité de sa mission. La vérité est que, dans toutes les circonstances extraordinaires qui ont accompagné tous les Prophètes, circonstances qui établissent leur mission et assurent leur succès, la doctrine coranique ne voit jamais un ouvrage directement humain. C'est par la puissance de Dieu que telle ou telle merveille s'accomplit dans la bouche ou sous la main de ses apôtres. Et ceux-ci n'ont, pas plus que les peuples auxquels ils sont envoyés, ni le choix ni la possibilité d'en demander l'échange. Noé et les anciens Prophètes l'avaient déjà proclamé (11,33 ; 14,11). Et quand les Pharisiens demandèrent de voir un signe du ciel, Jésus fît-il autre chose que décliner leur demande et de poursuivre son chemin (Matthieu 16,1-4) ? Dieu donne sa lettre de créance à qui il veut, sous la forme qu'il veut et qu'il juge la plus propre à entraîner l'adhésion à telle ou telle époque de l'histoire, à tel ou tel âge de l'humanité. Moïse jette son bâton et le voilà transformé, à sa surprise, en un véritable serpent (20,20). Jésus appelle le mort et c'est par l'autorité de Dieu que le mort revient à la vie (5,110)1. Il en est de même pour l'œuvre mohammadienne. D'abord quand la récitation de quelques versets désarme les rebelles les plus acharnés et les fait passer de la mort à la vie spirituelle (13,24), ce n'est point Mohammad qui ouvre leur cœur fermé ; ce n'est pas lui qui fait entendre les sourds et voir les aveugles (30,52-3). C'est par la volonté de Dieu que tous ces bienfaits peuvent s'accomplir (28,56 ; 6,122, 125), car tout dépend de Lui (13,31). Lorsque la société médinoise, depuis longtemps divisée et rongée par la haine et les guerres intestines, se transforme du jour au lendemain en un groupe soudé d'amis intimes, une telle mutation brusque des âmes ne saurait être due à l'action d'un homme, ni à celle de toutes les forces terrestres rassemblées. Il n'y a que celui qui a pouvoir sur les cœurs qui peut les unir (8,63 ; 3,103). Et lorsque, enfin, la foi triomphe de l'infidélité et que le groupe le plus faible triomphe du plus fort, ce ne sont ni le simple geste du Prophète ni le courage de ses fidèles qui ont vaincu leurs adversaires, c'est Dieu lui-même qui les a vaincus (8,17). D'un bout à l'autre du Coran, on trouve cette même explication des miracles accomplis par l'entremise des Prophètes, Mohammad comme les autres. Soit qu'il rapporte une histoire de l'Antiquité (9,49 ; 12,102 ; 28,44-6), soit qu'il prédise un événement à venir (30,3-4), soit qu'il dévoile le secret d'un procès et trouve la formule la plus juste pour le juger (4,113 ; 66,3), ce n'est ni grâce à la perspicacité de son intelligence ni à l'ampleur de son instruction humaine, mais seulement grâce à l'intervention miséricordieuse, intervention dont procède toute création, toute science et toute bonté.
 

Avec l'idée de la plénitude des attributs divins, le Coran a ainsi établi la première partie de la doctrine religieuse commune, à savoir qu'il n'y a qu'un objet unique digne de notre adoration. Avec la même idée, il va maintenant construire la seconde partie, le dogme de la vie future. Dieu n'est pas seulement le commencement, il est aussi la fin (57,3). C'est à lui que nous retournerons (2,28) pour lui rendre compte de nos œuvres et recevoir nos rétributions selon nos mérites (2,281). Il est nécessaire de distinguer ici deux points : la survie de l'âme et la résurrection du corps.
 

Sur le premier point, il ne semble pas que la prédication islamique ait rencontré une opposition considérable. Le Coran, qui enregistre avec une extrême fidélité toutes les objections soulevées par ses adversaires, ne fait aucune mention à ce sujet. Nous avons des motifs de penser que les Arabes païens avaient une idée vague quoique superstitieuse d'une certaine vie de l'âme après la mort. La poésie préislamique nous apprend en effet que leur soif de vengeance leur faisait croire à une entité fabuleuse qu'ils appelaient hâmma, une sorte de double qui plane la nuit au-dessus du sépulcre des victimes en se plaignant : « Étanchez ma soif! Étanchez ma soif» et qui ne cesse de répéter sa plainte jusqu'à ce que satisfaction lui fût donnée. En niant l'existence d'une telle entité, la tradition prophétique nous confirme que cette conception antéislamique existait bel et bien.
 

C'est contre la deuxième proposition que les incrédules ont multiplié leurs objections et leurs sarcasmes. Tel esprit sceptique, trop attaché à l'expérience de tous les jours, ne peut pas facilement croire qu'un corps humain complètement dissous puisse reprendre sa forme première et recommencer à vivre. « Se peut-il, disent-ils, qu'étant devenus os et poussière, nous soyons refaçonnés en une nouvelle créature vivante?» (17,49). Quiconque soutient une telle assertion ne peut être qu'un «fou » ou un « menteur » (34,7-8). « Rendez-nous donc nos pères, si vous êtes véridiques » (44,36). « Non, il n'y aura point de vie autre que la présente, car c 'est le temps qui anéantit notre être » (45,24-25).
 

À tous ces raisonnements faciles, le Coran oppose l'argument du livre de la nature. Il met en relief les mille tableaux qui s'étalent sous nos yeux et dans lesquels se révèle la puissance du Créateur. C'est de la terre que Dieu a tiré les hommes, c'est à elle qu'il les fera retourner. C'est encore d'elle qu'il les fera sortir une deuxième fois (20,55). Que l'on médite un instant sur les formes successives que prend l'être humain (71,14) depuis une goutte de sang jusqu'à l'état merveilleux où il naît (23,12-16). « Dieu fait jaillir la vie du sein de la mort, et la mort du sein de la vie » (30,19). N'est-il pas plus facile à l'artisan qui a façonné la première création de la recommencer (30,27) ? Le Coran attire notre attention sur les faits saisonniers. Ne voit-on pas comment la terre, de sèche et stérile devient verdoyante et fertile ? « À peine arrosée, elle palpite, s'épanouit, se couvre et donne naissance à des variétés de plantes qui charment les yeux » (22,5-7). «Admire les effets de la grâce de Dieu ! Regarde comment il vivifie la terre morte ! C'est ainsi qu'il ressuscitera les morts. Il est tout-puissant » (30,50).
 

Les sceptiques diront : Admettons la possibilité d'une nouvelle vie végétale. Mais comment la vie humaine sera-t-elle de retour après la rupture des sens et de la conscience d'avec le corps ? Reportons-nous donc à l'expérience de tous les jours où l'alternance du sommeil et de la veille nous donne une sorte d'initiation à cette succession de la vie et de la mort (6,60 ; 39,42).
 

Il n'est donc pas impossible, il est même sûr que nous aurons une autre vie. Le Coran fonde cette certitude non seulement sur un décret divin, une sorte d'obligation que Dieu s'est faite à lui-même (16,38), mais aussi sur une exigence de la justice suprême et de la sagesse la plus haute « Afin de mettre en lumière la Vérité sur laquelle le monde dispute » (16,39) et de rendre à chacun selon ses œuvres (45,22). Autrement la création de l'homme aurait-été vaine (23,115 ; 75,36).
 

Ainsi, les deux grandes propositions dont se compose le programme de la religion que le Coran veut rétablir sont des vérités ou bien déjà reconnues en elles-mêmes ou bien fondées sur des principes évidents. La démonstration théorique ne manque pas de force persuasive. Si le thème religieux reste dans le fond ce qu'il a toujours été dans toutes les révélations antérieures, il n'en est pas moins vrai qu'il a réalisé un progrès réel sous la forme qu'il a prise dans le Coran. Non seulement parce que celui-ci en a administré la preuve d'une manière propre à convaincre les esprits rigoureux et à faire vibrer les cœurs endurcis. Non seulement par les vues étendues et pénétrantes qu'il a données sur l'ensemble de l'univers céleste et terrestre, et les leçons qu'il a tirées de chaque aspect de la création interne et externe, mais la matière religieuse elle-même en ce qui concerne les attributs de Dieu et la destinée de l'âme prend ici un développement plus poussé que partout ailleurs.
 

Ajoutez que le sens divin qui se manifeste dans le Coran se caractérise à la fois par une pureté toute particulière qui l'éloigne catégoriquement de cet anthropomorphisme où tombe facilement l'imagination humaine, et par une force envahissante qui détourne l'auditeur de ses soucis matériels et se voit transporté d'un coup dans le monde sublime de l'esprit2.

 

 

 


1.  Comparez l'Évangile : « C'est par l'esprit de Dieu que je chasse les démons » (Matthieu 12,28).

2. Lisez par exemple les sourates 13, 20, 39, 41, 42 ou des passages comme 2,255-60 ; 3,190-95 ; 4,77-9 ; 5,109-fin ; 6,95-104 ; 58,7 ; 59,21-fin.

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