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Mohammad Abdallah Draz, mon père


Né en Égypte le 8 novembre 1894 dans le village de Mehallet-Diay, situé au cœur du delta du Nil, Mohammad Abdallah Draz, mon père, y grandit et y fréquente pendant son enfance l'école coranique locale. Il se fait remar­quer dès son très jeune âge par sa précocité et son désir passionné d'apprendre. Il n'avait pas tout à fait onze ans qu'il connaissait déjà la totalité du Coran et ses divers modes de lecture. Plus tard, on s'accordera à le louer pour sa foi profonde en même temps que pour son indépendance d'esprit, son courage moral, son honnêteté intellectuelle, ses raisonnements dialectiques fondés sur la logique mais toujours exposés avec aménité et courtoisie, ce qui ne lui interdisait pas une capacité d'indignation parfois redoutable.

 

En même temps que sa passion pour les nourritures spirituelles, il pra­tique diverses activités sportives. Au village, il monte à cheval et participe à des concours d'équitation avec les adolescents de son âge. Plus tard, il s'essaiera avec bonheur au tennis et à la natation, et très régulièrement jusqu'à ses derniers jours, chaque matin à l'aube, il se livrera à de longues marches dans le désert voisin de son domicile d'Héliopolis, après la prière du fajr.


Son environnement familial a joué un rôle certain dans son épanouisse­ment intellectuel. En effet, son père, le cheikh Abdallah Draz1, auteur et enseignant versé dans la philologie arabe, sera distingué en 1905 par le très fameux mufti Mohammad Abduh (revenu d'exil, et membre, à cette époque, du conseil d'administration de l'Université islamique Al-Azhar), pour qu'il participe à la réorganisation de l'enseignement du nouvel institut azhari de la ville d'Alexandrie.

 

Le jeune Mohammad Draz, après des études brillantes dans ce même institut, y enseignera en 1916, à l'âge de vingt-deux ans.

 

En 1928, il est nommé au Caire, à l'Université Al-Azhar, et, en 1929, il sera chargé de l'enseignement aux étudiants de la Section des Études spécialisées.

 

Ses nouvelles fonctions ne semblent pas avoir comblé sa soif de connais­sance ni ses capacités de travail, puisqu'il entreprend de nouvelles études et suit assidûment des cours du soir à l'Alliance française pour apprendre le français, cette langue qu'il affectionnera tout au long de sa vie. Pendant la période tumultueuse et à travers les mouvements révolutionnaires qu'a vécus l'Égypte dans les années 1918-1919, il aura l'occasion d'en faire bon usage. À la tête d'un groupe d'intellectuels engagés, on le verra tantôt prendre une part active dans les mouvements revendicatifs contre l'occupant britan­nique, tantôt faire la tournée des ambassades étrangères, écrire dans le journal Le Temps, prononcer parfois des discours en français (ce qui, en soi, était une forme de résistance) pour réclamer le départ des troupes d'occu­pation et justifier l'aspiration à l'indépendance de la jeune Égypte menée par Sa'd Zaghloul.

 

En mai 1936, à peine revenu de son pèlerinage à La Mecque, il doit repartir, mais pour la France cette fois, sélectionné par le roi Fouad sur la recommandation d'Al-Azhar, pour une mission d'étude en vue de l'obten­tion du doctorat d'État en Sorbonne. Il convient de souligner ici cette politique d'ouverture d'Al-Azhar sur l'étranger. Elle donnera à l'Égypte des penseurs aussi éminents que Mohammad 'Abduh, Marâghi, Al-Bahiy, Taha-Hussein, Moustafa 'Abder-Râziq, Mohammad Draz, et d'autres.

 

Cette mission d'étude sera le point de départ des deux ouvrages majeurs2 qui composeront sa thèse de doctorat d'État et qui, aujourd'hui encore, sont considérés comme des références par les islamologues et les théologiens, tant arabes qu'étrangers. Parmi les sommités universitaires qui avaient suivi ce travail et dont certains seront membres du jury de soutenance, figurent les professeurs Louis Massignon, Lévi-Provençal, Le Senne, Gandillac, Bayer, Denis. Massignon et Le Senne resteront en relation avec l'auteur, continueront à le rencontrer au Caire ou à Paris et entretiendront avec lui une correspondance plus qu'occasionnelle. Quant à Roger Arnaldez3, à cette époque tout jeune doctorant en islamologie, la préface qu'il a aimablement accepté d'écrire pour la présente édition témoigne de sa fidélité et de son estime.

 

C'est pendant ce long séjour ininterrompu de douze ans en France, de 1936 à 1948, que Mohammad Draz va encore approfondir sa connaissance de la culture occidentale, et se donner l'occasion d'aiguiser, face aux plus grands spécialistes de l'époque, sa foi de musulman convaincu qu'il ne sépare jamais de son exigence de rationalité et de démonstration cartésienne. Cette attitude intellectuelle le place au diapason des mentalités occidentales auxquelles, d'abord, il s'adresse. Désireux de présenter à l'Occident un visage de l'islam non déformé, différent de celui que présentaient certains orien­talistes tendancieux et autres chasseurs d'exotisme et de donner aux vertus coraniques la place qu'il estime devoir leur revenir, ce serait mal le connaître que de penser qu'il s'abandonnerait pour ce faire au magma des discours recuits et des formules toutes faites de certains de ses pairs. Il va au contraire entreprendre un vaste travail d'exégèse approfondie et d'analyse rationnelle pointue des préceptes du Coran, en les confrontant aux théories morales des plus grands philosophes d'Orient et d'Occident et aux recomman­dations des autres Livres révélés. Sûr de la solidité de ses arguments, il ne craint pas les débats contradictoires. De même qu'il avait toujours encou­ragé ses étudiants à la réflexion personnelle et à la critique constructive4, de même que, dans sa thèse, il souligne que le Coran ne se contente pas d'appeler à la foi et d'imposer le respect de ses lois, mais « en appelle toujours au bon sens, incite constamment à la réflexion et à la méditation, entreprend de prouver et de justifier ce qu'il avance »5, de même, Mohammad Draz s'appliquera à lui-même cette obligation de justification et ce travail de persuasion.

 

C'est ce constant souci de convaincre par le raisonnement, d'amener tout naturellement son vis-à-vis à reconsidérer ses préjugés, qui guidera Mohammad Draz dans son argumentation et ses analyses précises et concrètes du texte coranique.

 

Dans son ouvrage intitulé Ad-Dîn, Les Hommes à la Découverte de Dieu, le dernier de ses ouvrages publiés de son vivant, cette méthode de réflexion rationnelle apparaît encore plus clairement. Ici, l'objectif de l'auteur n'est pas de persuader les sceptiques ni de faire l'apologie de l'islam ou du Coran, mais de réfléchir, sans préalable, et de faire réfléchir le lecteur avec lui, selon une approche conforme à « la saine raison », comme il se plaisait à dire, sur ce qu'est une religion, sur comment et quand ce sentiment ou ce fantasme commence à germer dans l'esprit des individus et des peuples. Au cours de son analyse, venant à confronter la religion à la philosophie, puis à la morale, et enfin à la science, il fait cette déclaration que l'on pourra méditer et opposer aux égarements et aux rigidités mentales de notre époque : « [...] ceci pourrait même être retenu comme un critère, écrit-il. On pourrait mesurer le degré de santé ou d'altération d'une religion au degré de concor­dance ou de discordance de ses positions avec les conclusions concrètes et prouvées auxquelles auraient abouti les sciences, si celles-ci se révèlent capables de procéder en se conformant strictement à des démarches ration­nelles et logiques. Car si les religions et les sciences sont également fondées et véritables, elles devraient s'épauler et se confirmer l'une l'autre. Si elles se trahissent et se contredisent, c'est que, assurément, l'une ou l'autre est fausse ou se fourvoie. » On pourrait rapprocher cette citation, de la phrase de Mohammad Abduh, dans Risâlat ut-Tawhîd: « En cas de conflit entre la raison et la tradition, c'est à la raison qu'il appartiendrait de décider. » C'est que, pour Mohammad Draz, la vérité de l'islam est démontrable en logique, et il s'oppose en cela à la fameuse formule « Credo quia absurdum » (je crois précisément parce que c'est absurde).

 

Qu'on ne s'y trompe pas. Avec Mohammad Draz il ne saurait s'agir de rébellion ou de rupture avec la tradition. Il s'agit seulement, comme méthode de travail préalable, de faire tomber les murs, de faire entrer la lumière et de mettre la raison et l'analyse au service de la foi, pour démon­trer qu'elles ne sont pas incompatibles.

 

Sa foi est solide au point qu'elle semble « aller de soi », a-t-on dit de lui. Pour s'exprimer, elle n'avait recours ni aux manifestations ostentatoires ni aux discours enflammés. Elle faisait naturellement partie de son être et semblait l'éclairer de l'intérieur. Elle lui donnait ce regard chaleureux et confiant. Il allait tout naturellement vers les représentants des autres religions dont il aimait la conversation. En mars 1947 il assiste dans la salle des fêtes de la mairie du 5e arrondissement à une conférence sur « Esprit et matière » donnée par « un père jésuite brillant du nom de T. de Chardin », écrit-il. La conversation se noue et puis se prolonge. Au Caire, un de ses véritables et constants amis était un dominicain, le fameux Père Jaumier qui travaillait à l'époque sur un parallèle entre les images du Coran et du Nouveau Testament. Leur œcuménisme avant-gardiste les rapprocha et ils se rencontrèrent très souvent. Il a travaillé aussi avec le Père Anaouati.

 

M.-A. Draz prend toujours appui sur sa foi pour s'autoriser la plus large tolérance et compréhension face aux questions, aux doutes ou aux objections des contradicteurs, même si ces questions peuvent parfois paraître provo­cantes ou scandaleuses aux esprits effarouchés. C'est en allant vers ces objections, en les devançant qu'il parvient d'autant mieux à développer ses arguments faits de dialectique douce et acérée à la fois. Dans tous ses ouvrages comme dans sa conversation, il refuse le langage oratoire fondé sur un traditionalisme mémorisé, mécanique ou répétitif. Il s'adresse à l'intelligence du contradicteur. Il sait que ce n'est ni par le ronronnement rhétorique ni par les menaces ou l'anathème qu'il sera écouté. Pour faire connaître la pensée de l'islam, il a recours à la raison qu'il dit être le champ le plus favorable pour rapprocher deux opposants qui s'affrontent loyale­ment, à condition que ni l'un ni l'autre ne soient tout à fait obtus ou définitivement mal intentionnés.

 

Ceux qui ont connu Mohammad Abdallah Draz pendant cette difficile période de la Seconde Guerre mondiale, ont pu témoigner de sa force de caractère. À travers son Journal, resté à l'état de manuscrit, qu'il a tenu quotidiennement de 1936 à 1958, année de sa mort6, les anecdotes abon­dent, sans ostentation ni sensationnalisme. Il dit par exemple comment, parti à la recherche d'un ouvrage de philosophie grecque apparemment épuisé, il finit par s'en procurer un exemplaire auprès d'un petit libraire moyennant un cadeau de quatre paquets de cigarettes, denrée si précieuse alors pour les fumeurs dont M.-A. Draz n'était pas. Il raconte comment, se trouvant une fin d'après-midi près de l'église de Mantes et voyant appro­cher l'heure de la prière, il entre, s'adresse à un religieux qui le mène dans un coin de la nef et se tient en sentinelle auprès de lui pour qu'il ne soit pas dérangé. « Je l'ai remercié. Il a demandé de venir me voir à la maison. »

 

À travers ce journal on perçoit toute la patience et le courage déployés par mes parents chargés de leurs nombreux enfants. Dans ces petits carnets de format 6x10 cm, on réalise jour après jour l'effort de chaque instant, les mille prévisions et l'organisation très stricte nécessaires pour pouvoir nourrir, vêtir, éduquer, soigner cette petite colonie. Sans emphase ni com­mentaire, ni plainte, ni remords, ni accablement, on voit cette période, difficile entre toutes, consignée par un observateur qui se met lui-même en scène avec sa famille. On y suit jour après jour les mouvements des troupes de l'axe et des alliés, l'extension du conflit à travers la planète, les difficultés concrètes, chiffrées, qu'ont connues les populations, les restrictions, les écoles fermées, les bombardements. Et voilà donc que, venu étudier auprès de cette Europe, source de la civilisation moderne et des Lumières, il se retrouve témoin de la barbarie. Jamais, pourtant, à la lecture de ces pages, on ne ressent l'impression que les difficultés l'aient ébranlé, jamais il ne se départit de sa dignité et jamais il ne lui vient à l'esprit de confondre la folie des hommes et des États avec la validité des fondements de la civilisation intellectuelle occidentale.

 

Son appartement du 5e arrondissement de Paris était devenu un lieu de regroupement des étudiants et chercheurs en toutes disciplines et de toutes nationalités. On venait se rassurer et se ressourcer auprès de l'homme serein et accueillant. Il y reçoit l'imam et grand penseur Ibn-Badis qui lui demande d'intervenir auprès d'Al-Azhar pour l'octroi de bourses d'études pour de jeunes Algériens, ce qui fut fait. Ou encore Malek Ben-Nabi qui le sollicite le 11 novembre 1946 pour une préface à son ouvrage intitulé Al-Zâhira al Qor'âniya (Le phénomène coranique). Il commence la lecture du manuscrit le 28, commence à rédiger le 7 décembre. Le 9, Ben-Nabi viendra déjeuner et retirer la préface promise. M. Djelloul, du parti tunisien Doustour, et Tawfiq el-Châoui, le consul d'Irak, seront, parmi beaucoup d'autres, des assidus.

 

Lorsque les sirènes d'alerte se faisaient entendre et que mes parents esti­maient que le danger était assez sérieux pour qu'ils dussent mettre leurs enfants à l'abri dans les caves d'immeubles ou les stations de métro, Mohammad Draz arrivait le plus souvent parmi les derniers, serrant dans ses bras un précieux fardeau, un gros dossier bourré de feuilles manuscrites de format hétéroclite, résultat de ses dernières recherches et de ses réflexions récentes, brouillon des derniers chapitres de sa thèse future.

 

Voyant se durcir le conflit, il prend une petite maison isolée dans les champs, à Limay près de Mantes, dans le département de Seine-et-Oise d'alors. Il avait jugé bon, afin de répartir les risques, de séparer la famille en deux parties : les plus jeunes s'installeront à la campagne avec leur mère ; les autres, qui suivent leurs études au lycée Fénelon, pour les filles, ou Henri-IV, pour les garçons, resteront à Paris, le plus souvent avec leur père qui ne veut pas s'éloigner des bibliothèques parisiennes ni des professeurs de la Sorbonne et du Collège de France avec qui il travaille.

 

Il est arrivé à plusieurs reprises que l'ambassade d'Égypte, soucieuse de la sécurité de ses ressortissants, les informe qu'une chance se présentait (peut-être la dernière) de retourner au pays en passant par la Suisse et la Turquie, puisque la Méditerranée, minée, était impraticable. Mais Mohammad Draz refusait toujours de faire partie des rapatriés : « Je n'ai pas terminé ma tâche », disait-il. Et quand on insistait pour qu'il rapatrie au moins sa femme et ses enfants, « Je crois que Dieu nous protégera ».

 

Les étudiants et les chercheurs qui, souvent, prenaient le chemin de son domicile, se souviennent de l'audace dont il fit preuve pendant la guerre. En 1941, par exemple, plusieurs étudiants égyptiens furent incarcérés, pro­bablement sur les ordres de la Kommandantur qui voyait en eux des sujets britanniques suspects. Le Bureau égyptien dont ils dépendaient, après plu­sieurs tentatives d'intercession, commençait à désespérer. Mohammad Draz prit alors l'initiative personnelle de se présenter au commissariat, insista et réussit à rencontrer plusieurs fois le responsable de la police allemande. Semaine après semaine, au risque d'attirer l'attention sur lui ou d'irriter les pouvoirs et de s'en trouver inquiété, il se faisait recevoir et argumentait. Il n'eut de cesse que tous les Égyptiens appréhendés aient été libérés, après de longues palabres émaillées de considérations sur la culture, la religion ou la philosophie.

 

Le 8 juillet 1944, la maison-refuge de Seine-et-Oise fut soufflée lors d'un bombardement américain. Notre mère fut blessée mais tous, en fin de compte, nous revînmes dans notre pays le 13 mars 1948.

 

*

 

Après son retour en Égypte, Mohammad Abdallah Draz est nommé membre de l'aréopage des grands ulémas. Il enseigne l'histoire des religions à l'université Fouad Ier, la philosophie à la faculté de langue arabe, puis l'exégèse et l'herméneutique à Dar-el-'Ulûm. Il siège aux plus hautes ins­tances de l'Université, de l'Éducation nationale et de la Radiodiffusion. Il représentera Al-Azhar et l'Égypte à de nombreux congrès internationaux. Le 1er avril 1948, il est reçu par le Roi qui le félicite et décide que doivent être imprimées et dédicacées à lui les deux thèses soutenues à Paris.

 

Il importe de constater que la vie et l'œuvre de Mohammad Draz sont exactement contemporaines de ce grand mouvement (hélas trop court parce que trop vite réprimé) de renaissance de la réflexion libre, de l'analyse, des discussions intenses, des propositions de réforme, des attitudes diverses face à la situation du monde musulman dans le monde moderne et du rôle de la foi et de l'islam dans une donne géopolitique nouvelle et bouleversée. Même si un Taha-Hussein ou un Ali Abder-Râzeq se sont trouvés en butte aux résistances d'une frange plus traditionnelle, la parole existait et les pro­positions se faisaient au grand jour. La polémique suscitée en 1925 par le livre de 'Ali 'Abder-Râzeq L'Islam et les Fondements du Pouvoir en fait foi. C'est vers le milieu du XIXe siècle qu'apparaît une vague de nouveaux penseurs musulmans à travers le monde. Ce sont les enfants de Al-afghâni ou de Mohammad 'Abdou qui, à eux deux, avec leurs différences, avaient propulsé une véritable dynamique intellectuelle appliquée à la foi en rapport avec le monde et la société. Doit-on rappeler les noms de Rachîd Réda, de Ibn Badis, de Muhammad Iqbâl, de Saïd an-Nursi, de Sayid Ahmad Khan, de Qâsim Amîn, de Sayid Amîn 'Ali, de Al-Qâcimi, de Al Marâghi ou de Chaltout ? La question posée globalement par tous est la suivante : « Comment rester fidèle au Message sans subir les contraintes d'une époque dont l'élan semble nous échapper ? La maîtrise est-elle compatible avec la fidélité7? »

 

En 1946, dans la préface qu'il avait rédigée pour l'ouvrage de Ben-Nabi intitulé Az ZAhira al Qor'âniya, M.-A. Draz, écrit (et on ne peut pas être plus explicite) : « Est-il concevable en effet de prétendre que les conclusions auxquelles sont parvenus jadis nos aïeux soient suffisantes pour nous inter­dire toute tentative de compréhension ou d'analyse nouvelle, et pour rendre définitivement caduc et condamné d'avance tout effort de compréhension personnelle ? Pouvons-nous accepter de nous convaincre que désormais notre devoir devra se limiter à tout jamais à inscrire sur nos tablettes ces conclusions toutes prêtes et à les considérer comme si elles étaient le fin mot sur la réalité de toute chose ? Non, assurément non. »

 

Pendant ces années, Mohammad Draz ne ralentit pas ses travaux de recherche, de publication, d'interventions multiples à la Radiodifusion égyp­tienne, dans la presse tant européenne que locale ou dans les universités. Signalons particulièrement la parution en 1957 de son grand livre intitulé AlNaba'-ul-'azîm (La Grande Nouvelle), qui propose une interprétation de sourates du Coran selon une approche différente ou Al-Sirât al mustaqîm (Le droit chemin), et aussi, parus en français : Principes de droit international en Islam, ou L'usure au regard de la loi musulmane.


Mais une partie importante de ses travaux réalisés à cette époque ne connaîtra de publication que posthume.

 

Mohammad Draz restera bien entendu en relation constante avec la France à travers ses anciens maîtres de Paris. Au Caire, il voit souvent aussi Gaston Wîet, le directeur du musée de la Civilisation arabe, Boyé, directeur de l'École de droit français. Dès 1948, on lui demandera de revenir à Paris afin de participer au Congrès des orientalistes qui doit statuer sur la tra­duction du Coran de Savary.

 

Parallèlement, il est le témoin de la guerre entre Israël et les pays arabes, de la chute de Jérusalem, de la crise ouverte entre le Roi et l'occupant britannique. Il assiste aux manifestations violentes dans les universités lors de la dissolution de l'association des Frères musulmans, aux premiers incendies du Caire qui commencent par les magasins Chemla, à l'assassinat du premier ministre Noukrâchi...

 

Il faut signaler aussi certaines de ses prises de position politiques. Sans s'être jamais rallié à aucun parti, il avait soutenu en 1916 le mouvement nationaliste de Sa'd Zaghloul. En France, il avait appuyé ouvertement les mouvements de libération des pays arabes (Palestine, Algérie, Maroc) et fréquentait leurs représentants en exil. De retour en Égypte, en réponse aux violences des troupes britanniques dans la zone du canal de Suez, il pousse à la formation des premières phalanges de combattants volontaires parmi les étudiants et les enseignants d'Al-Azhar. En 1951, il prend parti pour la dénonciation par Nahhas Pacha de l'accord anglo-égyptien de 1936.

 

Il est auprès de ses collègues et du recteur d'Al-Azhar qui s'insurgent et répondent par un tollé au projet initié par Taha-Hussein, azhari lui-même et ancien ministre de l'Éducation nationale, de rendre l'enseignement civil unique et obligatoire. Pour Taha-Hussein il s'agissait de réaliser l'unification de l'enseignement qui devait correspondre au principe de l'unité nationale. Pour les ulémas, cela signifiait la disparition des petites écoles coraniques et le danger du dévoiement de l'islam qui se trouverait confié à des mains possiblement incompétentes ou tendancieuses. Et puis « Al-Azhar - ou ce qui en resterait — serait contrôlé par l'Éducation nationale et plus particu­lièrement par l'État8 ».

 

En 1952, Draz dépose au Palais une requête où il attire l'attention du roi Farouk sur la détérioration de l'image de la royauté et sur l'effet néfaste du jeu d'influence auquel se livraient alors le Palais et le parti Wafd de Nahhas, aux dépens de la crédibilité d'Al-Azhar, devenu enjeu politique.

 

Mais il était déjà trop tard. Ce sera bientôt l'incendie du Caire, puis le coup d'État militaire de la nuit du 23 au 24 juillet 1952 et le départ du roi Farouk en exil.

Les « officiers libres », devenus les nouveaux maîtres du pays, connais­saient Mohammad Abdallah Draz par ses écrits et ses allocutions radiodif­fusées. Ils lui proposèrent le poste éminent de « Cheikh d'Al-Azhar ». M.-A. Draz déclina la proposition à plusieurs reprises et refusa le poste qu'on lui proposait, estimant que l'indépendance et « l'autonomie de la charge », dont il avait fait un préalable, n'étaient pas suffisamment garanties9.

 

Une réponse aussi intransigeante à l'offre d'un poste aussi prestigieux suscita des jalousies calomnieuses de la part de certains de ses collègues. Ils redoutaient que cet homme intègre et courageux ne leur fasse de l'ombre et ne démasque leur carriérisme ou leurs insuffisances.

 

Informé plus tard de ces machinations, Mohammad Draz exigea en pré­sence de Mohammad Nagib, alors président du Conseil et des membres du Conseil de la Révolution, des excuses formelles de l'auteur de ces perfidies que les officiers libres avaient intégré dans leur entourage.

 

Lorsque la radio du Caire annonça son décès survenu pendant la tenue du Congrès mondial des Religions (Lahore, janvier 1958), avant qu'il ne prononce sa communication intitulée Le Regard de l'Islam sur les autres religions révélées10, les musulmans réalisèrent brutalement le vide qu'il laissait derrière lui.

 

Mohammad Foda, rédacteur en chef de la revue Al Masâ ', rapporta ce propos du cheikh Abdel-Halîm Mahmoud, futur recteur d'Al-Azhar, qui, lorsqu'il apprit la nouvelle, s'écria : « Nous avons perdu aujourd'hui le der­nier de la lignée des grands hommes issus de l'Azhar. Que Dieu nous vienne en aide et protège l'islam. »

 

Mohsen Draz

 

1. L'un des rares enseignants dont Taha-Hussein, relatant sa vie d'élève à Al-Azhar, parle en termes élogieux dans Le Livre des jours (voir les pages 224 sqq. de la traduction de Jean Lecerf et Gaston Wiet, Paris, Gallimard, 1983).

 

2. La Morale du Coran et Initiation au Coran, ouvrages aussitôt édités par les Presses Universitaires de France (Paris, 1947) grâce au soutien actif du professeur Le Senne. Suivront de nombreuses autres éditions dont la plus récente de La Morale du Coran a été réalisée par Ar-Rissala (Paris, 2002), et la présente édition de Initiation au Coran. Ces ouvrages ont été traduits en arabe, anglais, persan.

 

3. Roger Arnaldez sera professeur en Sorbonne, membre de l'Académie de Langue arabe du Caire, membre et président de l'Académie des sciences morales et politiques.

 

4. Il voulait leur offrir « un champ sans limite, grand ouvert à leur effort de réflexion et à l'exercice de leur jugement personnel » (Avant-propos de son livre Ad-Dîn traduit en français sous le titre Les Hommes à la découverte de Dieu, Paris, Al-Bourâq, 1999).

 

5. Voir La Morale du Coran, Introduction, p. XXII.

 

6. M.-A. Draz est décédé à Lahore où il participait au Congrès mondial des Religions au moment où il devait prononcer son allocution intitulée Le Regard de l'islam sur les autres Religions révélées.

 

7. Tariq Ramadan, Aux Sources du renouveau musulman, Paris, Bayard éditions, 1998.

 

8. Voir Malika Zeghal, Les Gardiens de l'islam, Paris, Presses de Sciences-Politiques,1996.

 

9. L'Université d'Al-Azhar est aujourd'hui vieille de plus de mille ans puisqu'elle fut fondée par les Fatimides en 973. Institution islamique de renommée mondiale, elle dispense le savoir religieux à des milliers d'étudiants venus du monde entier et forme les ulémas. Conçue à l'origine comme un organisme financièrement indépendant mais traitant direc­tement avec le politique, elle a eu, selon les événements, des relations alternativement hou­leuses ou sereines avec le pouvoir en place. Le recteur (le « Cheikh d'Al-Azhar »), personnage important dans la hiérarchie de l'État, jouissait d'une aura et d'une influence incontestées tant à l'intérieur du pays que dans le monde musulman tout entier. La réforme voulue par Gamal Abdel-Nasser devait provoquer des changements radicaux. Abdel-Nasser voulut affai­blir le pouvoir des ulémas et de leur recteur dont il se méfiait : pour atteindre son objectif, il les prive de leurs ressources et les place sous sa tutelle directe. Le 'âlem devient un fonc­tionnaire qui recevra les directives et répandra la propagande nassérienne. Placé à la croisée des chemins et témoin de ce bouleversement, M.-A. Draz, adepte lui-même depuis longtemps de la modernisation de l'enseignement dispensé par l'auguste université qu'il connaissait bien, sentit pourtant le risque d'instrumentalisation et comprit que le cheikh d'Al-Azhar allait se trouver privé de sa libre appréciation dans l'exercice de ses fonctions.

 

10. On trouvera la traduction de ce texte en annexe à son ouvrage « Ad-Dîn », traduit en français par son fils Mohsen Draz, sous le titre de Les Hommes à la découverte de Dieu, paru en 1999 chez Al-Bourâq, Paris.

 


 

 

 

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