Le Coran, tu t'abreuveras !

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CHAPITRE IV

LE MESSAGER

 

Dans l'étude du phénomène coranique, on ne saurait se passer de la connaissance aussi exacte que possible du « Moi » mohammadien. Cette donnée y est aussi nécessaire que l'est un système de repères dans l'étude des propriétés analytiques d'une fonction géométrique.

Le phénomène à examiner est, en effet, lié à la personne de Mohammed et, pour conclure sur la nature de ce lien, un premier pas serait d'établir un critère préliminaire constitué par tous les éléments propres à éclairer un « moi » qui est objet, témoin et juge en la matière.

Par conséquent, il y a lieu de s'entourer quant à ce témoin et à ce juge, des garanties qui nous permettent d'accorder le crédit nécessaire à son témoignage et a son jugement. Cela ne nous empêchera pas de faire, d'autre part, un second pas et un second critère nous permettant de juger directement par nous-mêmes du phénomène. Mais pour le moment, il est naturel de se poser, au sujet du témoin, les questions qu'on se pose ordinairement relativement au crédit moral et intellectuel de celui dont on voudrait enregistrer le témoignage. En particulier, sa lucidité d'esprit et sa sincérité ne doivent faire aucun doute pour être utilisables comme éléments historiques essentiels du problème.

Dans ce but, peut-être faudrait-il exposer tous les détails de la vie de Mohammed : chaque détail étant susceptible de fournir une donnée intéressant ce critère.

Mais nous n'estimons pas nécessaire d'accrocher dans une galerie déjà très riche, un nouveau portrait de Mohammed.

Le lecteur qui voudrait satisfaire le désir légitime de mieux connaître la figure prodigieuse de cet homme, a le loisir de consulter les nombreuses « Sirat En-Nabi » de l'école traditionnaliste (N.D.L - Voir Ibn Ishaq, Ibn Mess'ud, etc..) où les études biographiques sorties des imprimeries modernes (cf. E. Dinet, E. Dermenghem, V. Georghiu, R. Arnaldez ; M. Hamidullah, etc).

Pour nous, il s'agit surtout d'esquisser un portrait psychologique dans lequel le détail biographique n'importe que sous ce rapport-là. Cette mise au point étant faite, la vie de Mohammed se présente à nous comme deux étapes successives : l'époque pré-coranique s'étendant sur une durée de quarante ans, et l'époque coranique embrassant tout le laps de la révélation, soit vingt-trois années. D'ailleurs, chacune de ces étapes est marquée par un événement capital qui y introduit une césure importante, la partageant en deux périodes secondaires.

En effet, le mariage avec Khadîdja constitue, relativement à l'époque précoranique, une solution de continuité remarquable puisque le futur prophète va s'absorber, semble-t-il, dans une retraite mystique jusqu'à la nuit mémorable de la révélation.

De même, la « Hidjra » apportera-t-elle dans l'époque coranique, la coupure qui va séparer l'ère de la simple prédication de celle des triomphes militaires et politiques qui ouvriront au jeune empire musulman, la scène de l'histoire.

Nous allons examiner très sommairement ces périodes successives, en notant pour chacune d'elles les événements qui ont pu marquer la personnalité de Mohammed ou qui ont pu être marqués par elle afin d'éclairer autant que possible la nature du lien entre le « Moi » mohammadien et le phénomène coranique.

 


 

EPOQUE PRE-CORANIQUE

L'ENFANCE ET L'ADOLESCENCE JUSQU'AU MARIAGE

Une pieuse tradition commune à tous les peuples a toujours entouré de légende le berceau et la tombe des hommes prodigieux.

La tradition musulmane a, elle aussi, entouré le milieu familial, la naissance et l'enfance de Mohammed, de miracles annonciateurs de sa prodigieuse et unique destinée. Mais il n'est pas nécessaire de s'inquiéter de leur degré d'historicité puisqu'ils ne concernent pas directement notre sujet.

Nous porterons plus d'attention aux détails qui vont révéler peu à peu le caractère particulier de cet enfant qui ne cessera d'être, pour la douce Halima, sa nourrice, un sujet de joie et d'inquiétude à la fois.

L'enfant pousse chez elle comme une plante robuste du désert. Mais alors qu'il est encore au sein, il pleure chaque fois qu'on découvre sa nudité pour la toilette. Pour arrêter ses pleurs, sa nourrice n'avait qu'à le sortir, quand c'était la nuit, devant la tente : l'enfant aussitôt était absorbé par le paysage nocturne du firmament qui semblait exercer une irrésistible attraction sur ce regard où perlait encore la dernière larme.

L'enfant, grandi, va jouer maintenant dans les parages de la tente avec ses frères de lait.

Cependant, un épisode se produisit certainement qui changea le cours de la vie pour l'enfant. Quel était au juste cet événement ?

Un jour, dit-on, l'un des frères de lait du nourrisson était rentré essoufflé pour raconter, en bégayant, à la pauvre Halima effrayée, un épisode bizarre qui serait survenu a Mohammed. Celle-ci, boulversée, serait partie sur le champ à la recherche et à la rencontre de son nourrisson qui lui aurait confirmé son aventure : « Deux hommes vêtus de blanc, aurait-il dit, s'étaient saisis de moi et, m'ayant ouvert la poitrine et le cœur, m'en ont extirpé comme un grumeau noir  » (N.D.L. — Aucune source historique ne confirme cette anecdote).

La tradition voit dans cette scène l'extirpation symbolique du péché originel. Et certains exégètes y rapportent les versets suivants :

« Ne t'avons-nous pas ouvert le cœur et ne t'avons-nous pas déchargé du fardeau qui accablait tes épaules ? » (COR XCIV- V. 1, 2.)

Toujours est-il que Halima avait ramené l'enfant à la Mecque alors qu'il avait quatre ou cinq ans.

Que pouvait-il avoir gardé dans son esprit de ce stage à la vie païenne et bédouine ?

Rien, assurément, qui ait pu imprégner son « Moi » en vue de la vocation future. Mais, peu après, la mort de sa mère Amina survenant, et l'enfant n'ayant plus de toit paternel, son grand-père Abd-EI-Muttaleb le recueille.

Peu après, la mort frappe encore ce vieillard, et l'enfant est confié à son oncle paternel Abou Taleb, le père d'Ali. Mohammed avait alors sept ou huit ans.

Son tuteur, dans le foyer duquel, l'abondance ne régnait pas, s'occupait comme guide et intendant des caravanes mecquoises. Il allait ainsi périodiquement vers les centres syriens pour troquer les produits de l'Inde et du Yémen contre ceux des pays méditerranéens.

C'est ainsi qu'à l'occasion d'un de ces départs de caravanes, Mohammed, alors âgé de onze ou douze ans, supplia son oncle de l'emmener. Mais ce dernier refusa, ne désirant pas s'embarrasser d'un aussi jeune compagnon dans un voyage long et pénible. Cependant, l'enfant insista, fondit en larmes et se jeta dans les bras de son tuteur qui céda finalement devant une demande aussi émue.

Donc, voilà pour Mohammed l'occasion d'entrer en contact, pour la première fois, avec le monde extérieur. Jusqu'à douze ans, il avait ainsi vécu exclusivement dans un milieu arabe idolâtre, en gardant, dans les environs de la Mecque, les quelques chameaux de son oncle. C'est dire que jusque là aucune circonstance particulière d'ordre culturel n'avait encore marqué son existence d'orphelin vivant pauvrement Mais ce voyage inopiné va mettre sur le chemin de l'enfant le premier incident qui intéressera directement la future vocation. En effet, quand la caravane eut atteint la ville de Bosra, en Syrie, le supérieur d'un monastère des environs fit un chaleureux accueil à la caravane des étrangers et leur accorda l'hospitalité chrétienne. Prenant ensuite à part l'oncle de Mohammed, le prêtre, que l'histoire nommera Bahira, lui dit : « Retourne avec ton neveu à la Mecque... L'avenir présage des événements glorieux au fils de ton frère ».

Abou Taleb avait-il accordé de l'importance à ce banal incident de voyage et en avait-il même fait part à son neveu, lui, qui devait mourir sans vouloir confesser l'Islam jamais ? En tout cas, le chef de la caravane mecquoise dut d'abord s'acquitter de sa mission commerciale avant de reprendre le chemin du retour. Quant à l'enfant — à supposer même qu'il en eut vent — l'incident ne sembla pas avoir rien changé à sa manière de vivre comme tous les jeunes koréïchites. La tradition, si attentive aux faits de son histoire, n'avait rien noté de particulier depuis cet incident historique— qui pu déceler quelque chose comme un « chemin de Damas » pour le futur prophète.

Mohammed a atteint l'adolescence dans sa ville natale où il se mêle maintenant à la jeunesse en subissant même ses tentations, sans y succomber pourtant. Les occasions de débauche n'y manquent pas cependant. Les lanternes rouges accrochées aux portes des courtisanes attirent cette jeunesse mecquoise, passionnée pour les armes, le charme féminin et la poésie. On s'enivre, rêvant aux prouesses d'Antar et aux aventures amoureuses d'Amrou EI-Kaïs. Chacun nourrit l'espoir d'immortaliser son nom en accrochant un jour une « mo'allaquat » aux parois de la « Kaaba ».

Mohammed est emporté dans ce tourbillon. Parfois même, il ressent l'aiguillon de ses jeunes sens : il se dirige lui aussi vers le haut quartier de la ville, vers... une lanterne rouge. Mais toujours un incident fortuit vient l'en détourner. Sur ce point, ce n'est plus la légende qui parle, mais le témoin lui-même, c'est-à-dire l'histoire fondée sur les hadiths authentiques.

D'ailleurs nous possédons sur ce point, un recoupement intéressant : le futur prophète rencontre certainement dans le tourbillon de cette jeunesse, plusieurs de ses futurs compagnons qui devinrent dans la suite, comme Omar, les champions, les héros et les martyrs de sa cause.

II y a dans ce recoupement historique, un témoignage tacite des plus illustres noms de l'histoire musulmane, les « Walid » les « Othman » etc, qui portaient déjà sur le futur prophète un jugement laconique mais combien éloquent : El Amin. Il était à leurs yeux, dès cette époque, le fidèle, le sûr (Amin), et ce témoignage historique apporte pour le portrait psychologique que nous envisageons, un détail précieux.

Cependant, cette existence normale et simple se continue pour Mohammed sans rien de particulier dans sa trame quotidienne jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans. Mohammed est encore célibataire : il n'a pas su se marier, car pour prétendre à la main d'une honorable mecquoise, il aurait fallu verser une dot importante que ne lui permettait pas sa très humble condition.

LE MARIAGE ET LA RETRAITE

Cependant, à l'âge de vingt-cinq ans, un esclave nommé Maissarra vint lui faire des ouvertures de mariage. Il s'agissait d'une riche et noble veuve de la Mecque, nommée Khadidja. Mohammed refusa en faisant valoir sa trop modeste situation par rapport à la position considérable de l'épouse qu'on lui proposait. Mais l'émissaire, intelligent, avait su apaiser ses scrupules : Khadidja étant d'ailleurs intervenue elle-même pour le décider. Nous devons même à cette intervention un détail précieux pour l'histoire du phénomène coranique. Il devait sans doute exister à la Mecque, vers cette époque-là, une psychose particulière, comme il y en a toujours eu partout à la veille des événements importants comme la guerre par exemple. Les Mecquois s'attendaient au prophète promis dans la postérité d'Ismaël. Khadidja nourrissait secrètement l'ambition d'épouser le Prophète attendu et le voyait en Mohammed, auquel elle fit part, très loyalement d'ailleurs, de ses sentiments particuliers à son égard. Mais, lui se défendit non moins loyalement d'être ce prophète-là.

C'est dans ces conditions psychologiques que le mariage fut conclu, en principe, nous laissant incidemment un témoignage important sur le « Moi » mohammadien qui s'éclaire pour nous à la lumière de ce premier débat sur la venue du prophète promis. Nous trouvons un autre témoignage, non moins important, dans la circonstance du mariage qui nous laissa un précieux document, biographique, en l'espèce de la « Khitba » (allocution dite à l'occasion des fiançailles) que l'oncle du prophète prononça selon la coutume korélchite :

« Louange à Dieu, dit-il, en présence des principaux « Korélchites réunis au domicile de l'épouse. Louange à Dieu « qui nous a fait naître de la postérité d'Abraham et d'Isarël et qui nous a donné en héritage le territoire sacré. Mohammed, fils d'Abdallah, mon neveu, est privé des biens de la fortune, de ces biens qui ne sont qu'un dépôt qu'on rendra tôt ou tard. Mais il surpasse tous les autres Korélchites en vertu, en intelligence, en lignée et en grandeur d'âme. Mohammed, dis-je, mon neveu, a une inclination envers Khadidja, et celle-ci éprouve le même sentiment pour lui. Je déclare que, quelle que soit la dot nécessaire pour conclure ce mariage, je la verserai pour lui ».

Voilà donc marié cet homme « privé des biens de la fortune » mais doué de « vertu et de grandeur d'âme ».

Ces traits correspondent bien à la physionomie d'EI Amin, et coïncident, de toute façon, avec le portrait historique du héros de la plus grande épopée de l'histoire religieuse.

Mais voici que son existence normale va brusquement changer : Mohammed va se retirer de la société mecquoise, s'écarter de son milieu, se recueillir dans une retraite qui aura son dénouement au Mont Hira.

Quel bagage spirituel et intellectuel avait-il pu emporter dans cette  retraite d'où  jaillira,   quinze  ans   plus  tard,   la  lumière coranique ?

Nous savons qu'à son époque, les mœurs païennes de son milieu se superposaient à un vieux fon de monothéisme traditionnel qui se reflète d'ailleurs assez bien dans la Khitba d'Abou Taleb. Mais ce monothéisme atavique n'implique aucun culte particulier : la Ka'aba était surtout le temple des idoles ou la scène politique des familles patriciennes. Quand à la vie culturelle de la Mecque, elle s'était depuis longtemps organisée selon la règle d'un syncrétisme intertribal : Hobal, El-Lat, Uzza, patronnaient le panthéon des Dieux de toutes les tribus arabes. Mais par un souci politique et commercial, les grandes familles de la Mecque maintenaient au-dessus de ce syncrétisme païen un vague monothéisme reflété dans le souvenir orgueilleusement gardé, du lointain ancêtre : Ismaël.

En tout cas, ce souvenir n'affectait nullement les croyances des arabes, ni leurs coutumes, surtout guerrières. Cela explique d'ailleurs la lutte âpre qui s'engagera bientôt entre les tenants de cet ordre djahilien et l'Islam naissant. Même ce vénérable et noble koréïchite qu'était Abou Taleb, dont on vient de citer les paroles si nobles et si élevées de sa « khitba », mourut sans abjurer cependant les idoles, malgré les supplications désespérées de son neveu.

Telle était la vague idée que le futur prophète pouvait avoir emporté dans sa retraite sur la religion de l'ancêtre Abraham. Il faut ajouter, toutefois, que cette religion avait survécu dans un état plus pur chez quelques mystiques qu'on nommait à l'époque : « les Hanifs ». Ces « hanifs » étaient des hommes assez curieux qui se séparaient de l'idolâtrie de leur époque pour se consacrer à l'adoration d'un Dieu unique (Abu-dharr El-Ghifari vécut dans cet état, trois années avant de connaître le Prophète et d'embrasser l'Islam). Mais la vie mystique de ces ascètes ne s'accompagnait d'aucune règle particulière ni d'aucune forme liturgique. A fortiori, ne devaient-ils point avoir de filiation spirituelle avec une secte quelconque des Ecritures. La chronique de l'époque ne signale aucune église à la Mecque ni aucune synagogue ni de monastère dans les environs.

Les « hanifs » se retiraient simplement dans quelque lieu solitaire sans rompre d'ailleurs tout à fait avec le siècle. Pour seule règle mystique, ils pratiquaient le « Zuhd » ou renoncement, ce qui indique assez l'empreinte du désert sur leurs âmes. En effet, le « Zuhd » est dans le tempérament même du Bédouin dont la fortune est constamment à la merci d'une sécheresse ou d'une razzia. Dans les mots mêmes qu'Abou Taleb a prononcés à l'occasion des fiançailles de Mohammed sur les « les biens qui ne sont qu'un dépôt qu'on rendra tôt ou tard » s'exprime bien plus l'âme du désert que l'esprit des couvents.

L'effort mystique des « hanifs » ne tend ni vers la morale chrétienne ni vers la légalité mosaïque, mais vers quelque chose comme une simple discipline individuelle dont nous trouvons l'expression morale la plus sublime dans les poésies de Kuss, lequel — si même il avait été chrétien comme on le dit — n'a laissé pour l'histoire que des vers étincelants du plus pur génie du désert.

Mais, apparemment, l'empreinte abrahamique était encore assez sensible dans le milieu djahilien à cette époque, puisqu'il surgissait, ça et là, un « hanif ». Mais cette empreinte est uniquement de tradition arabe, et n'avait rien de commun avec la pensée judéo-chrétienne dont le courant spirituel avait pris naissance bien longtemps auparavant, avec le premier mouvement prophétique en Israël, c'est-à-dire avec Moïse.

Même de nos jours, après treize siècles de cette culture islamique qui a forcément imprimé son caractère à l'esprit arabe du désert, le folklore monothéiste n'y est pas encore tellement répandu, et beaucoup de musulmans du Nord du « Nejd » ignorent encore assez la chronologie judéo-chrétienne (Raswan : étude sociologique).

Par conséquent, il n'est pas logique de supposer aux « hanifs » plus de connaissances qu'à nos contemporains, sur le courant de pensée et l'histoire du monothéisme. Il est facile d'imaginer, avec quel maigre viatique, avec quelles notions ordinaires et dans quelles intentions normales, Mohammed va, après son mariage, s'isoler de son siècle, comme le faisait le « hanif » de son époque. Il est toutefois utile de préciser que les conditions que nous venons de noter sont d'autant plus certaines dans le cas de Mohammed, qu'il était « Ummi » : un analphabète à qui, par conséquent, aucune information religieuse écrite n'était possible. C'est là, d'ailleurs, une remarque superfétatoire, puisque comme nous le montrerons plus loin, cette source écrite elle-même faisait défaut.

Maintenant, sur cette retraite de quinze années, quels renseignements avons-nous ?

A part quelques détails biographiques, relatifs à la vie conjugale et familiale de Mohammed, nous ne savons rien quant à l'organisation de sa vie spirituelle à cette époque.

Va-t-il se plonger dans une profonde méditation du problème religieux, guidé par une sorte d'intuition de la future vocation ? L'éminent orientaliste Dermenghem a répondu là-dessus d'une façon affirmative. Mais cette réponse nous semble plutôt due à l'imagination de l'auteur qui n'avait pas apparemment recueilli sur ce point, un témoignage historique pourtant inattaquable : celui du Coran. Or, ce livre nous dépeint rétrospectivement l'état d'esprit chez Mohammed avant la révélation dans les termes suivants : « Tu n'aspirais pas certes à recevoir le Coran. Ce n'est qu'une faveur de ton Dieu. Ne prête point d'appui aux incroyants ». (Cor. XXVIII. - V. 86).

Qu'est-ce   à   dire,   sinon   que   Mohammed   ne   nourrissait aucune espérance à un rôle messianique pour lui-même, ni avant ni pendant sa retraite. C'est pourtant bien là, la signification psychologique du verset dont la portée historique a échappé à M. Dermenghem bien qu'il n'ait jamais douté de l'historicité du Coran.

Il faut noter d'ailleurs qu'une telle signification n'est liée qu'à une seule condition nécessaire et suffisante : la sincérité absolue de Mohammed. C'est précisément le but de ce critère d'établir cette condition préalable essentielle afin de voir dans le Coran, en plus de son caractère historique certain, un miroir rétrospectif, quelque chose comme un rétroviseur, dans lequel nous pouvons saisir, par réflexion, les divers états qui ont marqué l'histoire intime du « Moi » mohammadien. En sorte que nous pouvons voir dans le verset ci-dessus, la peinture exacte de l'état d'âme chez Mohammed à l'époque du Ghar Hira.

Il n'y a donc aucune raison de prêter au fidèle « El Amin » une intention apprêtée de préméditer, au moment où il va se retirer du monde, après son mariage. Les conclusions du présent critère renforceront, chemin faisant, ce jugement anticipé.

Il y a cependant un point obscur : les historiens modernes s'étonnent que la tradition possédât si peu de renseignements sur cette retraite qui est pourtant la période capitale — au point de vue psychologique — pour l'histoire de la future vocation.

En effet, nous ne possédons que très peu de détails là-dessus. Mais il n'y a rien d'étonnant à cela : l'histoire ne pouvait que suivre les traces du futur prophète dans la mémoire de ses contemporains. Or, il s'est précisément effacé et dérobé aux regards de son temps pour demeurer durant quinze ans le solitaire de la Mecque ou du Mont Hira. Et nous trouvons dans sa discrétion sur ce point, la preuve que la tradition — parfois accusée de majorations — est au contraire d'une parfaite circonspection, quand les détails historiques lui font réellement défaut.

Faute de ces détails, pour nous-mêmes, nous sommes obligés de recourir aux recoupements et aux documents psychologiques fournis par le Coran. Nous justifions cette position par la pérennité du « moi » mohammadien durant toutes les étapes de sa vie, depuis la scène de son mariage, qui nous a permis de recueillir quelques données positives sur ce « Moi ».

Or, cet homme, qui s'est éclipsé de la scène de l'histoire durant quinze ans, va y reparaître pendant vingt-trois ans pour vivre, penser, parler et agir plus que jamais en pleine lumière. En effet, nous connaissons, en ce qui concerne la période coranique, même jusqu'aux détails futiles de sa vie conjugale grâce à cette tradition, tout à l'heure si discrète. Il est donc possible d'éclairer les traits essentiels de sa retraite par les recoupements de sa vie ultérieure. Or, c'est Mohammed lui-même qui nous indiquera plus tard sa manière d'employer son temps. En-Nawawi rapporte en effet le hadith suivant : « Le croyant -doit partager sa vie entre l'adoration de Dieu, la contemplation de son œuvre et l'effort quotidien pour assurer son existence terrestre ».

Si nous admettons la pérennité du « Moi » mohammadien, voilà donc tracé pour nous le programme de vie que devait suivre Mohammed, notamment dans la période de sa retraite. D'ailleurs les habitudes se fixent plus particulièrement chez l'adolescent pour se refléter par la suite dans toute sa vie, et c'est, pensons-nous, le cas pour Mohammed, quand son épouse Aïcha lui fera plus tard une remarque empreinte du souci de sa santé sur ses très longues stations debout, dans ses prières surérogatoires. C'était là, certainement, une habitude fixée chez le prophète depuis l'époque de sa retraite.

Donc, si le Prophète accordait une si large part à la prière dans son emploi du temps, alors que les soucis des détails matériels de sa mission le pressaient, combien plus librement ne devait-il pas s'y consacrer quand il n'avait encore à faire face à aucun détail de la vie matérielle et publique. Par conséquent, il n'y a pas lieu de s'étonner de trouver si peu de documents sur cette période de sa vie qui était positivement sans histoires.

Ce n'est que vers la fin de cette période que les échos de cette retraite parviendront au monde extérieur avec la nouvelle sensationnelle de la venue du Prophète attendu.

 


 

EPOQUE CORANIQUE

PERIODE MECQUOISE

Mohammed a maintenant quarante ans. La rideau se lève de nouveau sur son histoire ; mais nous le retrouvons dans une profonde crise morale.

Depuis quinze ans, il n'avait été qu'un simple Hanif partageant son temps, selon son mot même, entre l'adoration de Dieu et la contemplation de son œuvre sublime. Le ciel profond qui couvre de son dôme d'azur le paysage embrasé du Djebel En-Nour, attire encore son regard, comme jadis il attirait celui de l'enfant, devant la tente de la nourrice. Mais Mohammed n'est pas un esprit systématique à la recherche d'une théorie sur les origines et l'harmonie de l'univers, ni un caractère inquiet à la recherche d'une certitude. Sa certitude, il l'a eue depuis toujours et surtout depuis sa retraite : il croit au Dieu unique d'Abraham.

C'est bien à tort, nous semble-t-il, que la critique moderne, M. Dermenghem notamment, voit dans cette phase une période de recherche et d'inquiétude : une sorte d'adaptation et d'incubation chez Mohammed.

Bien au contraire, les documents de l'époque prouvent que le problème métaphysique ne hantait pas sa conscience, puisqu'il en avait d'ores et déjà la solution, en partie intuitive et personnelle et en partie atavique, parce que sa foi au Dieu unique vient du lointain ancêtre Ismaël.

Cette remarque est essentielle pour l'étude du phénomène coranique par rapport à un « Moi » mohammadien tel qu'il résulte réellement des données historiques.

Il convient de signaler, particulièrement, qu'aucune préoccupation personnelle ne hante ce contemplatif solitaire absorbé dans le problème religieux, à la manière des mystiques de l'Inde ou des Soufis de l'Islam et à la recherche d'une simple morale plutôt que d'une vocation. Entre son « Moi » et la réalité métaphysique qu'il contemple, on  ne peut établir, en ce qui concerne cette époque du moins, le lien d'une pensée systématique. Ce n'est pas là une simple affirmation, mais la définition du seul état de ce « Moi » compatible avec toutes les autres conditions psychologiques telles qu'elles se dégagent de l'histoire du personnage et du témoignage rétrospectif du Coran.

Cependant, vers la quarantaine, on le retrouve avec une préoccupation dominante, douloureuse même : il doute.

Il ne doute pas de Dieu — sa certitude à cet égard n'a jamais failli — mais il doute de lui-même.

Pourquoi et comment ce doute est-il venu à son âme ? Pourquoi, dans le champ de sa contemplation, trouve-t-il maintenant l'ombre de sa personne, le spectre de son « Moi », se profiler sur le fond de ses médications religieuses jusqu'à en devenir presque le point central ?

La tradition, occupée des seuls détails chronologiques de la vie de Mohammed, ne fournit aucun renseignement sur cet état psychologique pourtant capital. Mais nous avons toutefois dans le verset cité plus haut (Cor XXVIII, V. 86) et dans la réplique de Mohammed à Khadidja, lors des ouvertures de leur mariage, la réponse au problème que pose pour nous l'état d'âme dans lequel nous le retrouvons vers la fin de sa retraite.

Sans nous apporter toute l'explication du doute mohammadien, le verset et le détail biographique cités, attestent néanmoins que ce doute ne résulte pas d'une téméraire espérance, d'une folie égocentriste, d'une hypertrophie du « Moi » chez Mohammed. On est obligé d'y voir la conséquence d'un état subjectif accidentel dans lequel le prophète s'était trouvé soudain avec la prescience, le pressentiment de quelque chose d'extraordinaire touchant à son propre destin. A quoi attribuer ce pressentiment qui plane maintenant en lui, en écorchant d'une façon aussi douloureuse la nature positive de son esprit ?

Simple élaboration du subconscient ou intuition d'un proche et extraordinaire dénouement ?

Certaines espèces animales ont l'instinct des phénomènes et des bouleversements qui doivent, dans un proche avenir, affecter les lieux qu'ils habitent. Telles fourmis de l'Amérique quittent leurs lieux à la veille où il va s'y déclarer un incendie. Dans le Sud constantinois, une espèce de rongeurs quitte ses terriers dans les lits des oueds, à la veille des grands orages.

Mohammed avait-il, de la même manière, la prémonition du phénomène coranique qui allait bientôt l'embrasser et submerger tout son être ?

Quant à y voir une élaboration du subconscient, il faudrait pouvoir expliquer par là toute la matière du Coran et sa pensée discursive ainsi que l'aspect phénoménal de sa manifestation chez Mohammed. Or, comme on le soulignera plus loin, cela n'est point possible.

Toutefois, Mohammed va s'ouvrir de ses angoisses à sa douce épouse ; il se plaint à elle amèrement : il se croit fou, possédé, se juge l'objet de quelque sortilège maléfique.

La noble Khadidja le console et le rassure :

« Dieu, lui dit-elle, n'abandonne pas l'homme qui n'a jamais menti, qui assiste l'orphelin et secourt le faible, Dieu ne l'abandonne pas à la dérision des démons ».

Dans ces propos historiques, apparaît indiscutablement la notion du « Dieu Unique » qui devait être courante dans le milieu familial de Mohammed, dès avant sa vocation.

Cette constatation permet de déduire par recoupement la conviction personnelle de Mohammed sur ce point durant sa retraite et elle ajoute ainsi une donnée essentielle pour le portrait psychologique qu'il s'agit de dessiner. De toute façon, après ces apaisements, Mohammed reprenait régulièrement le chemin de sa retraite où il était de nouveau assailli par le doute et gagné par le trouble irritant qui caractérisent tous ses états d'âmes vers cette époque. Maintenant, encore plus, car il sent une présence comme une ombre qui rôde autour de lui.

Il sort de sa retraite, il arpente fébrilement les sentiers embrasés du Djebel En-Nour ; il étouffe de l'inconnu qu'il sent suspendu à son âme ; il n'en veut plus.

Le voici penché sur un ravin ; il voit une issue à son drame... au fond de l'abîme. Il va pour se délivrer de son obsession, et fait un pas en avant. Mais plus prompte que son geste, une voix l'arrête : « O Mohammed, tu es le Prophète de Dieu ».

Il lève la tête : il voit l'horizon irradié d'une éblouissante lumière. Il est bouleversé, ébloui. Il se tourne d'un autre côté, mais l'apparition ne quitte pas le champ de sa vue : elle est partout, aux quatre points cardinaux.

Il tombe évanoui.

S'étant réveillé, il s'enfuit vers la Mecque. Il retrouve sa douce confidente. Elle est surprise de son air dramatique, de son état fébrile :  lui si soigneux, qui ne négligera jamais un détail de sa toilette, est là maintenant avec les cheveux ébouriffés, la mine défaite, les vêtements en désordre. La douce Khadidja surmonte son propre émoi, soigne son époux et avec de nouvelles paroles ramène la paix dans son âme bouleversée.

Il reprend le chemin du djebel En-Nour.

La nuit vient sur sa retraite au Ghar Hira. Il s'endort quand une perception inconsciente le réveille :  il sent une présence.

Devant ses yeux, il aperçoit maintenant « un homme vêtu de blanc ».

L'inconnu s'approche de lui et lui dit :

—  Lis.

Je ne sais pas lire, répond Mohammed, qui voudrait s'éloigner, fuir l'ensorcellement de la voix qui répète :

—  Lis.

—  Je ne sais pas lire, répond encore Mohammed.

—  Lis, répète de nouveau  la forme immatérielle qui sera
désormais l'assidu visiteur du Prophète :

« Lis au nom de Dieu créateur qui a créé l'homme d'une « adhérence ». ,   « Lis, ton Dieu est le plus généreux.

« II instruisit l'homme par le calam et lui enseigna ce qu'il ignorait ». (Cor. XCVI - V. 1, 2, 3, 4, 5 ».

Ce fut pour Mohammed et pour l'histoire la première manifestation du phénomène coranique qui va embrasser les vingt-trois dernières années de la vie du Prophète.

Dès cet instant, le Prophète illettré a l'impression « qu'un livre venait d'être imprimé dans son cœur ».

Mais il ne lui est pas permis de le feuilleter à loisir et de le parcourir à sa guise : il lui sera révélé au fur et à mesure des besoins de sa mission. Parfois, la révélation tarde, même quand un cas urgent presse cependant : soit qu'une décision est à prendre ou qu'une loi est a formuler dans tel cas précis soumis à l'arbitrage de Mohammed, la révélation se fait attendre.

Au début surtout — précisément après la première révélation que nous venons de citer — Mohammed attendra bien long­temps, plus de deux ans, avant de revoir son étrange visiteur, et d'entendre sa voix.

Il en est désespéré, le doute s'empare de nouveau de son esprit épris de certitude : il croit avoir été abusé par ses sens, ou bien il se voit abandonné de la puissance dont il s'était cru guidé un instant. Cette incertitude est douloureuse pour son âme. Elle s'y glisse comme un reptile venimeux qui enlace ses pensées et ses sentiments,  brisant d'un  serrement d'anneau l'élan instinctif de cette âme vers une certitude positive.

De nouveau : moments douloureux, minutes pathétiques pour Mohammed qui cherche désespérément autour de lui et en lui-même la source mystérieuse d'où avait jailli le premier verset du Coran. Appel désespéré d'une âme tourmentée, d'une conscience douloureusement troublée, appel à une voix qui ne répond ou qui ne veut plus répondre : toujours le silence pendant plus de deux ans.

L'esprit de Mohammed s'agite en vain dans le débat de son cas singulier, sans en trouver l'explication. Il sombre dans la lassitude et le corps rompu, par une extrême tension nerveuse, il s'anéantit comme une chose inerte dans le sommeil.

Sur lui veille un ange gardien : Khadidja.

C'est après un de ces moments de profond abattement : Mohammed dort. Son épouse, avec des mots pleins de sollicitude maternelle, vient de calmer pour un instant sa crise, et après l'avoir revêtu de son manteau, l'invite à se reposer.

Il dormait comme un enfant qui vient de pleurer, le cœur gonflé d'un gros chagrin. A son tour, l'inquiétude de la tendre épouse est apaisée par la respiration calme du dormeur. Elle sort doucement pour éviter de le réveiller.

Mais la voix du Mont Hira retentit soudain aux oreilles du dormeur qui se relève fébrilement :

« O Toi, homme couvert d'un manteau,

« Lève-toi pour prêcher. •     « Ton Seigneur Tu dois glorifier... » COR LXXIV - V. 1, 2, 3.

Mohammed en est abasourdi et accablé à la fois parce que dans sa surprise, il réalise brusquement toute la portée de l'ordre inattendu qu'il reçoit.

Khadidja le retrouve assis, plongé dans sa méditation. Etonnée de le trouver réveille, elle lui demande : « Pourquoi, O Abul-Kacem, ne dors-tu pas ? »

II lui répond douloureusement : « C'en est fait pour moi du sommeil : je n'ai plus le droit de me reposer. L'ange m'ordonne de prêcher... Mais qui croira en moi ? »

Ainsi de même que la première crise avait eu un dénouement inattendu pour Mohammed, le dénouement de celle-ci semblait le surprendre encore davantage, et surtout l'accabler. Sa surprise lors de la première révélation et, cette fois, son accablement devant l'investiture inattendue qu'il recevait sous la forme d'un ordre, marquent, pour nous, deux états psychologiques particulièrement intéressants pour l'étude du phénomène coranique par rapport au « Moi » mohammadien.

Il y a lieu de noter que l'étape de ce « Moi », entre les deux crises et les deux dénouements en question, n'était nullement marquée par une espérance messianique, mais seulement par la recherche d'un état de grâce entrevu lors de la première révélation. Il y a lieu, de noter, également, pour l'intervalle considéré, l'effort désespéré de Mohammed à recouvrer cet état de grâce.

Cet effort nous semble souligner en effet d'un trait caractéristique l'indépendance du phénomène coranique, par rapport au « Moi » de notre sujet. On ne saurait admettre évidemment que le second dénouement eut si tardé, s'il avait été lié seulement au subconscient d'un homme qui, précisément, n'avait pas cherché à contenir et à refouler le phénomène en lui, mais avait, au contraire, tendu toute sa volonté, tout son être, à favoriser sa manifestation.

Ces détails psychologiques mettent tout le relief nécessaire à la résolution finale de Mohammed à accepter sa mission comme une investiture lui venant d'en Haut.

Il l'accepte, en effet, et n'y faillira jamais, même pas sous les huées des enfants de la Mecque, ni sous les sarcasmes, les menaces et les coups des Koréïchites, comme Abou Lahab. Rien plus ne l'y fera renoncer : ni les intérêts sacrifiés de sa famille, ni les supplications de son vénérable oncle Abou Taleb, quand les Mecquois feront pression sur lui pour mettre fin au scandale de son neveu. On lui proposera même à cette occasion la plus honorifique position dans l'administration de la cité. Tout cela ne dévia pas Mohammed de sa voie fixée pour jamais depuis le dénouement de sa seconde crise. Quand son oncle vint lui faire les ouvertures des Koréïchites, en lui mettant sous les yeux les mesures draconiennes qu'ils envisageaient au cas où il refuserait. Mohammed répondit en fondant en larmes : « Par Dieu, oncle, même s'ils (les Koréïchites) mettaient le soleil sur ma main droite et la lune sur ma main gauche, je n'abandonnerais pas cette mission, jusqu'à ce que Dieu la fasse triompher ou que je périsse en l'accomplissant ».

Devant une telle résolution, le noble vieillard ne put qu'assurer son neveu de sa protection jusqu'au bout.

De fait, les Koréïchites décidèrent la mise au ban de leur société de Mohammed et de tous les siens. Cette décision fut prise sous la forme d'un pacte mecquois affiché à l'intérieur de la Ka'aba.

La famille frappée de cette excommunication était privée de tout lien avec la ville, même du commerce moral et du simple mariage avec les autres familles.

La tradition rapporte que ce pacte aurait été rongé par les vers et que Mohammed en aurait eu la vision : les Koréïchites auraient eu alors à reconsidérer leur attitude et à rapporter la loi d'excommunication.

Quoi qu'il en soit, « le pacte maudit » était tombé en caducité, et la famille d'Abou Taleb était autorisée à rentrer de nouveau à la Mecque après de biens longues et dures épreuves.

Mohammed reprit aussitôt sa méditation sur le parvis du temple sacré. Mais les grands de Koréïche organisèrent le complot du silence autour de sa prédication : ils interdisaient aux gens d'écouler la récitation du Coran.

Mohammed voyait que le succès ne venait pas à sa prédication. Il décida de la porter plus loin, à Taif. Mais là, il subit les pires humiliations et le plus dur traitement de sa carrière. La foule lui lança des pierres et sema des épines sur son chemin ; des enfants excités le poursuivirent de leurs huées. L'apôtre alla se réfugier sous le mur d'une clôture. Son cœur était ulcéré de tant d'incompréhension et de méchanceté. Mais son âme ignorait la rancune. Il leva seulement les yeux au ciel pour murmurer une prière empreinte de la plus pathétique ferveur que l'âme humaine ait pu jamais exprimer dans un pareil moment de détresse : « Je me réfugie en Toi, Mon Dieu, murmura-t-il, contre ma faiblesse et mon impuissance. Tu es le Dieu des faibles, mon Seigneur et mon Dieu. Si je ne suis pas l'objet de ta colère, je ne crains rien. Je me réfugie dans la lumière de ta face qui affermit le monde et l'au-delà du monde. Il n'y a de force et de secours qu'en toi ».

Après ce pénible échec, le Prophète s'en retourne à la Mecque. Mais là une autre épreuve plus douloureuse l'attend : la mort vient lui enlever son unique protecteur, son oncle Abou Taleb.

Mais la scène de cette agonie nous laissera de précieux détails historiques pour le portrait psychologique de Mohammed à cette époque. C'était, en effet, pour lui, l'instant le plus terrible de sa carrière. Sa piété filiale se conjuguait au souci du Prophète pour sauver une âme particulièrement chère qui refusait  obstinément  le salut.   Le neveu  est  épouvanté  à  la pensée que son oncle mourra idolâtre. Minute bouleversante pour lui, en qui parle le prophète qui veut, coûte que coûte, sauver l'âme de celui qui fut le meilleur des pères pour lui.

La voix entrecoupée de sanglots, il implore en vain le vieillard mourant de confesser l'Islam.

Mais, ramassant ses ultimes forces, ce dernier répond : « Fils de mon frère, je me rendrais volontiers à ton désir si je ne craignais le déshonneur ; mais je ne veux pas laisser croire aux Koréïchites que la peur de la mort m'aura converti à l'Islam ».

Et le neveu eut l'inconsolable douleur de voir son cher oncle partir de cette vie sans avoir quitté l'idolâtrie de ses pères.

Cette double disparition le touchait dans ses plus profonds sentiments d'homme, et l'atteignait tout autant dans les particulièrement crucial, la sincérité absolue du Prophète.

Mais une autre perte plus douloureuse encore devait l'endeuiller bientôt. Peu de temps après, en effet, Mohammed perdait sa tendre et vertueuse compagne.

Cette double disparition le touchait dans ses plus profonds sentiments d'homme, et l'atteignaient tout autant dans les intérêts de sa mission : il perdait, avec son oncle et son épouse, l'appui moral et matériel qu'il possédait à la Mecque. D'ailleurs, son séjour va tout de suite y devenir impossible. Les Koréïchites, que le prestige personnel d'Abou Taleb retenaient jusque là, se déchaînaient maintenant. Ils voudraient la mise à mort de Mohammed pour sauver leurs intérêts politiques et leurs privilèges commerciaux parmi les tribus arabes.

Un complot se tramait : toutes les tribus devaient y mettre la main, afin que le sang de la victime ne retombât sur aucune en particulier.

PERIODE MEDINOISE

Alors que la Mecque complotait ainsi contre Mohammed, Medine lui préparait, au contraire, un accueil enthousiaste et solennel.

Le serment d'Akaba — pacte de Mohammed avec les gens de Médine, dénommés depuis les Ançars — et le zèle du Naquib Mouçab, lequel avait su gagner à l'Islam de nombreuses sympathies dans Yathrib, avaient préparé l'Hégire.

Une nuit, alors que les conjurés faisaient le guet devant le domicile de Mohammed, celui-ci en sortit sous les yeux de ses ennemis : sans en être vu, dit la tradition, il réussit à gagner les environs de la Mecque avec un de ses compagnons, Abou Bekr. Ils se réfugièrent dans une grotte, Ghar Thour, où le guide convenu devait les rejoindre avec les chamelles et les provisions deux ou trois jours plus tard afin de dépister les poursuivants.

Mais l'alerte est donnée à la Mecque, aussitôt le départ des fugitifs, et les Koréïchites se mettent sur leurs traces.

Quiconque a connu la vie du désert, se rend compte de la chance minime que Mohammed et son compagnon avaient à s'échapper. Et, de fait, les pisteurs arrivent jusqu'à l'entrée de la grotte. Mais ils n'en franchirent pas le seuil. La tradition explique cet étrange épisode par l'intervention miraculeuse d'une douce colombe et d'une fragile araignée.

Quoi qu'il en soit, même si la légende a pu intervenir dans l'explication de ce dénouement étonnant, l'historicité de l'épisode n'en est pas moins certaine, quoi qu'il puisse paraître. Elle ressort, en effet, du plus sûr document de l'époque : Le Coran. L'incident est explicitement relaté dans le verset suivant : « Si vous ne secourez pas le prophète, Dieu l'a secouru ; lorsque les incrédules l'ont expulsé, lui, le deuxième des deux, le jour où tous deux se trouvèrent dans la caverne, et qu'il dit à son compagnon : Ne t'affliges pas ; Dieu est avec nous ! Alors Dieu lui inspira la confiance et la sérénité... » (Cor. IX, 40).

Evidemment le destin prépare ses voies d'une manière quelquefois déconcertante.

Pour l'intérêt de notre étude, nous retenons de cet incident historique, le détail psychologique qui ressort de la sérénité imperturbable du Prophète, rassurant son compagnon, avec un calme surhumain, à Tintant même où le danger et la mort étaient si proches.

La sincérité de Mohammed, qui est à établir comme la condition absolument nécessaire pour l'utilisation de la donnée coranique comme document psychologique certain, se manifeste à l'évidence et d'une manière dramatique en cet instant particulièrement crucial.

Enfin, les poursuivants s'étant retirés, les fugitifs purent prendre tranquillement le chemin de Yathrib, la patrie des Ançars, qui leur réservait une grandiose réception. Pour mieux marquer cette solennité, la ville changea elle-même de nom : pour se consacrer entièrement à Mohammed,  elle s'appellera désormais : Médinet-En-Nabi.

Sur tous les toits, les femmes et les enfants guettaient l'arrivée des illustres fugitifs et inauguraient l'ère nouvelle, l'ère de l'Hégire, par un chant que répètent, depuis les générations de l'Islam :

« La lune point sur la colline des adieux.

« O Toi qui est envoyé par Dieu,

« Tu viens avec un ordre qui sera obéi...»

Pendant que cet alléluia fusait de toutes parts, Mouhadjirs et Ançars nouaient entre eux les premiers liens de la fraternité islamique, base d'une nouvelle société et d'une nouvelle civilisation.

Mais combien cette jeune communauté ne va-t-elle pas poser maintenant de problèmes législatifs, religieux, politiques et militaires ?

C'est à la solution de cette multitude de problèmes que Mohammed, — indépendamment de la révélation qui se poursuit apportant toujours la suprême lumière et le dernier mot — va déployer maintenant un génie d'une ampleur incomparable. L'homme va se révéler d'une intelligence surprenante, d'un jugement quasi infaillible sur la valeur des choses et la psychologie des hommes et d'un caractère que rien ne pourra ébranler.

Jusque là, nous avons suivi ses pas d'apôtre, nous avons surtout cherché à saisir les mouvements de son cœur et de son âme, à surprendre dans ses gestes et même dans ses prières les indices apparents de son humilité, de sa foi et surtout de sa sincérité totale.

La période mecquoise est essentiellement l'ère spirituelle : celle du Prophète appelant et guidant des élus et une élite.

La période médinoise est à la fois la suite de la première et sa conséquence temporelle : le Prophète et le chef vont se doubler maintenant pour appeler et guider des masses populaires. La technique des foules devait fatalement faire suite à la psychologie de l'individu : les problèmes d'une société ne peuvent pas se résoudre seulement par un enseignement éthéré. En œuvrant à la solution de tous ces problèmes, Mohammed va nous permettre de compléter son portrait psychologique par un aspect intellectuel. Dans le feu de l'action, on peut en effet mieux saisir maintenant les nuances de sa pensée, mieux apprécier l'étoffe de son caractère et estimer la qualité de son jugement sur les autres et sur lui-même.

En réalité, il y aurait là une bien singulière prétention à vouloir saisir tous les traits de cet aspect intellectuel, car cela reviendrait à faire toute l'histoire d'un génie incomparable dans le cadre restreint d'un paragraphe.

Nous nous bornerons à poser seulement quelques jalons vers la conclusion de ce critère.

A Médine, le premier souci de Mohammed sera de pacifier la ville de ses luttes intestines, de réconcilier les Aous et les Khazradjs, en vue d'organiser une défense efficace contre l'ennemi de l'extérieur : le Koréïchite.

L'heure du « Djihad » va sonner.

La critique moderne veut s'en étonner. Elle ne comprend pas que l'apôtre en ait ainsi appelé aux armes matérielles. Mais, si Mohammed s'était armé du glaive, c'est parce qu'il savait très bien que la Mecque n'allait pas désarmer et, là-dessus, l'histoire lui donnera raison.

Il n'y a pas lieu de faire une comparaison entre le christianisme et l'Islam sur ce point : les conditions historiques n'étaient pas les mêmes. Le premier affronte du dedans un état organisé et mine intérieurement ses rouages.

Le second fait face sur un front extérieur à un état organisé, la Mecque, et il doit le détruire du dehors ou périr lui-même.

Ces conditions sont d'ailleurs imposées par le cours même des événements : historiquement, le Djihad est la conséquence de l'hégire.

Le même phénomène s'est produit dans l'histoire du Judaïsme, quand Israël, sous la conduite de Moïse et de Josué, affrontera de l'extérieur les états organisés des rives du Jourdain.

Donc Mohammed va s'organiser pour la lutte armée qui lui ouvrira les portes de la Mecque, en l'an VIII de la nouvelle ère.

Mais avant cette apothéose, qui fera rêver l'orgueilleux Abbou Soufyan, combien d'écueils ! Toute une série de noms prestigieux vont résonner désormais dans l'histoire du monde : Bedr ! Uhod ! El-Khandak ! Honaïn !...,

L'épopée mohammadienne va déployer maintenant sur l'écran de l'histoire la série de ses épisodes légendaires : comme un  film  magique,   le rêve d'Amina jadis,  quand elle berçait encore dans son sein le fruit de ses entrailles, et qu'elle croyait entendre le hennissement des coursiers, le galop des escadrons et le cliquetis des armes, va repasser sur le tableau du présent.

Dans cette épopée, le chef interviendra constamment pour trancher une situation délicate, pour prendre une décision politique importante, pour fixer un plan stratégique. Mais le Prophète est toujours là pour doubler le chef et souligner l'œuvre de celui-ci du trait caractéristique de sa mission qui donne à chaque détail de cette épopée la marque spirituelle nécessaire qui la consacre à Dieu.

Quand l'heure du Bedr sonnera, après avoir mis au point tout son dispositif militaire, Mohammed conscient de la gravité particulière du moment qui va décider de l'avenir de l'Islam et voyant la supériorité numérique de l'ennemi par rapport à la poignée d'hommes qu'il conduit, lève les yeux vers le ciel : « Seigneur, dit-il, si tu laisses périr ces troupes, tu ne seras plus adoré sur la terre. Seigneur, accomplis tes promesses ».

Et ces simples mots signifient bien que Bedr ne devait pas être comme une bataille de Cannes, d'Austerlitz ou de Singapour. En bondissant, de victoire en victoire, jusqu'à Honaïn, cette épopée est constamment animée du génie puissant et de la volonté inébranlable de Mohammed.

La profondeur de ses vues déconcerte parfois ses compagnons eux-mêmes. Le premier acte diplomatique qu'il signera avec les plénipotentiaires de la Mecque sera pour ses compagnons un sujet d'étonnement et presque de scandale. En effet, les délégués de la Mecque venaient pour obtenir du Prophète qu'il leur livrât, désormais, tout Mecquois qui viendrait se réfugier à son camp. Or, beaucoup de convertis Mecquois, fuyant la persécution des Koréïchites, venaient chercher le salut dans la ville des Ansars. Le Prophète ratifia le traité qui, sans avoir d'effet rétroactif, entrait en vigueur sur le champ. Cette clause surprenante semblait assurer à la Mecque un triomphe diplomatique dont les Musulmans murmurèrent. Ils en étaient scandalisés... Et voici qu'à la minute même où les plénipotentiaires échangent les instruments de ratification, un fugitif mecquois se présente au camp musulman. Les délégués mecquois le réclament sur le champ, et, Mohammed ne peut que s'incliner à la grande stupéfaction de ses compagnons. Le captif est ramené, mais en cours de route, il fausse compagnie aux gens de la Mecque et prend le maquis, bientôt rejoint par beaucoup de ses frères d'infortune qui fuyaient comme lui la persécution. Mais ces hors-la-loi organisèrent, sur les routes, le pillage des caravanes mecquoises paralysant de la sorte, en peu de temps, tout le trafic de la cité Koréïchite, si bien que celle-ci dut finalement supplier bien humblement Mohammed pour qu'il voulût bien garder désormais les convertis qui fuiraient à son camp. En somme, le Prophète gardait tous les avantages du traité dont la seule clause épineuse était annulée par les bénéficiaires eux-mêmes.

Et ainsi, pendant que le Prophète maintenait constamment dans le sentier de Dieu, la légion de martyrs qui le suivait, le chef donnait aux héros de son épopée les plus hautes leçons de diplomatie ou de stratégie militaire, faisant des Musulmans avec cette double orientation, les conquérants les plus désintéressés en même temps que les plus éclairés de l'histoire. Mohammed ne modèle pas seulement des âmes croyantes et mystiques. Il forme des esprits clairvoyants et forge aussi des caractères bien trempés. Il développe le sens de la responsabilité et le courage de l'initiative en chacun, il exalte la vertu la plus modeste, il signale à l'attention de tous le mérite le plus humble, l'émulation et la stimulation engage chaque membre de la communauté, selon le mot du Coran, « dans une course vers le bien ».

Quand Mohammed conduira ses hommes à Tabuk, son intention semble dépasser de loin ce modeste objectif. Traverser le désert arabique, en plein été, obliger ses hommes altérés et exténués de fatigue à continuer, quand même, la route, sans faire une halte aux « puits maudits » des Madianites, ce n'était pas de l'art militaire seulement mais de la haute pédagogie. Cette marche inouïe, dans un paysage dantesque, relève plutôt du thème d'un entraînement, à la fois physique et psychologique, pour préparer l'armée musulmane à affronter bientôt l'espace et les éléments sur toutes les routes du monde. Lui-même supporte toutes les fatigues qu'il impose à tous durant cette étape exténuante : marche légendaire qui inspirera à E. Dinet une page immortelle où son talent de grand peintre du désert s'est allié à son âme ardente de croyant.

Comme prophète, Mohammed accompagne toujours le précepte enseigné de l'exemple personnel : il veille une grande partie de la nuit en prières surérogatoires ; mais il le défend à son entourage.

Comme   chef,   il   ne   s'accorde   aucun   privilège   sur   ses compagnons et ses actes établissent pour eux la limite du possible humain.

A Médine quand on édifiait « sur la piété » la première mosquée de l'Islam, lui-même, ainsi que ses compagnons, charriait des pierres sur ses épaules. Chacun en portait une. Mais Mohammed remarque un humble croyant qui en transportait deux à chaque fois. Le Prophète l'interpelle pour encourager son zèle : « Au jour dernier, lui dit-il, chaque travailleur recevra une récompense ; quant à toi, tu en recevras deux ».

Chaque circonstance lui offre ainsi une occasion d'encourager et d'instruire.

Il ne veut laisser rien subsister qui puisse entacher d'erreur les pures croyances de ses disciples ou fléchir leur effort créateur.

Il combat l'erreur, même et surtout, quand elle apporte fortuitement un semblant de miracle à l'appui de sa mission. On dirait qu'il se plait à détourner l'esprit de ses contemporains du miracle vulgaire qui parle aux sens.

Ainsi, le jour de l'inhumation du seul fils qu'il vit grandir, il y eut une éclipse totale. Ces ténèbres inattendues furent interprétées par le peuple comme un signe que la nature s'associait au deuil du Prophète. Mais celui-ci corrigea véhémentement et sur le champ l'erreur de ses compagnons : « Le soleil et la lune, leur dit-il, sont les signes de Dieu et Dieu ne modifie ses signes ni pour la mort du fils de Mohammed ni pour la naissance d'aucun mortel ».

Ce détail chronologique, que la tradition rapporte simplement, souligne d'une façon particulière la sincérité absolue de Mohammed et nous montre que sa conviction personnelle n'était pas fondée sur un semblant de miracle.

De toute façon, à la lumière d'un tel document psychologique, cette conviction ne peut être regardée comme le résultat d'une fâcheuse disposition de l'esprit, d'une tendance immodérée à interpréter certains accidents intérieurs ou extérieurs au « moi » comme un signe surnaturel : Mohammed est un esprit positif qui ne veut revendiquer à l'appui de sa mission qu'un seul miracle, celui du Coran.

Maintenant, l'épopée mohammadienne est à son apogée. La mission du Prophète touche à sa fin. Mohammed le pressent. En faisant ses adieux et ses recommandations ultimes à son compagnon Mouadh qui prenait la route du Yémen pour y propager la doctrine musulmane,  il  lui dit   :    «Si je  pouvais espérer te revoir un jour, j'abrégerais les instructions que j'ai à te donner. C'est la dernière fois que je m'entretiens avec toi. Nous ne nous réunirons plus qu'au jour de la résurrection.

Abou Bekr et Omar eurent le même pressentiment, au sujet de Mohammed : ils crurent voir le terme proche de la révélation et une allusion à la fin prochaine du Maitre dans la sourate suivante : « Lorsque Dieu enverra la victoire et le triomphe ; que tu verras les hommes embrasser à l'envie la religion, exalte la louange de ton Seigneur et implore sa clémence ; il est miséricordieux ». Cor. CX.

De toute façon, le Prophète semble s'occuper de sa fin et prendre ses ultimes disposition. Il voulait faire ses dernières recommandations au peuple et choisit pour cela une occasion particulièrement solennelle :

II annonça son désir d'accomplir le pèlerinage de cette année. Il quitta Médine, suivi de milliers de pèlerins ; ceux des autres contrées le rejoignirent à la Mecque. Là, le Prophète accomplit tous les rites du pèlerinage, comme pour les fixer, à jamais, dans la mémoire de ses contemporains et les passer ainsi à la postérité.

Ensuite, gravissant, sur le dos de sa chamelle, le Mont Arafat, il y fit don dernier sermon. Un compagnon choisi pour sa voix puissante, le répétait phrase par phrase à la multitude.

Au coucher du soleil, alors que sa silhouette détachée sur la hauteur du Mont Arafat semblait quitter le sol, comme le jour qui s'évanouissait à l'horizon, les derniers mots de son sermon parvenaient à la foule comme s'ils venaient d'une voix céleste. La foule haletante et muette les écoute religieusement. Enfin, le Prophète s'écrie : « Mon Dieu, ai-je rempli ma mission ? »

Et la multitude, au comble de l'émotion, répond en chœur : « O certes, Mon Dieu, il a accompli fidèlement sa mission ».

A ce moment, comme pour mettre le sceau à cette mission, la révélation survint : la chamelle, dit-on, ploya le genou et gémit de douleur. La tradition juridique voit cette ultime révélation dans le verset suivant : « Aujourd'hui, j'ai mis le sceau à votre religion. Mes grâces sur vous sont accomplies. J'agrée l'Islam comme étant votre religion ». Cor. V, 3.

Cette solennité sera nommée dans l'histoire « Le pèlerinage des adieux ».

En effet, maintenant, tous les faits et gestes de Mohammed ne seront  plus,  jusqu'à  son  dernier jour,  qu'un  adieu  à  sa famille, à ses compagnons, à son peuple, à ce monde enfin dont il a marqué profondément le destin. D'ailleurs, ce dernier jour est bien proche : rentré à Médine, Mohammed est aussitôt terrassé par le mal fatal qui devait mettre fin à son épopée légendaire et à sa mission accomplie.

A la dernière prière, qu'il dirige personnellement à la mosquée, il fait part à l'assistance de son désir de s'acquitter de toute dette personnelle : « La honte en ce monde, dit-il, est plus facile à supporter que la honte dans l'autre monde. Dieu, ajoute-t-il, a donné a un de ses serviteurs le choix entre les biens de cette vie et la vie éternelle, et son serviteur a choisi les biens de l'autre vie ».

Les compagnons qui comprirent cette allusion fondirent en larmes. Apres deux ou trois dernières apparitions, à la prière commune, il dut garder la chambre de son épouse Aïscha jusqu'à la fin.

Quand le terme fatal arriva, il avait la tête posée sur l'épaule de son épouse qui l'entendit murmurer ces derniers mots :

« Oui, avec le compagnon le plus Haut ».

Telle fut la dernière parole qui scella pour l'histoire la réalité de ce « moi » dont nous avons essayé d'esquisser le portrait psychologique afin d'éclairer le phénomène coranique.

En dégageant cette figure légendaire, nous avons essayé de mettre en relief les traits particuliers de l'homme, afin de recevoir en connaissance de cause, son témoignage sur le prophète. Nous pensons que ce témoignage constitue une donnée précieuse pour notre étude : c'est en tout cas, le témoignage d'un homme sur lequel son époque porta, par la bouche d'une femme, cet ultime jugement : (II s'agit de l'oraison de la tante de Mohammed qui s'appelait Coufia) « O apôtre de Dieu, Tu es, même sous la tombe, notre plus chère espérance. Tu as vécu au milieu de nous, pur, innocent et juste. Tous avaient en toi un guide sage et éclairé ».

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